Polstar
7.2
Polstar

livre de Jean Léturgie ()

Le trait de Simon Léturgie lorgne du côté du Conrad des "Innommables", et le scénario de Jean Léturgie reprend la structure d' "Horologion", cité totalitaire dirigée par une caste de méchants.

Bien entendu, il faut quelqu'un pour dégommer le vilain pouvoir, qui abreuve la benoîte population de rêves généralement démobilisants, mais pas toujours.

Le contraste entre l'immense cité inhumaine de Mégapolis (les auteurs ne se sont pas trop foulés pour l'architecture) et l'espèce de "Central Park", sauvage et curieusement touffu (pourquoi a-t-on laissé survivre ce coin de jungle, propre à abriter tous les marginaux et les révoltés ?) est bien souligné, de manière un peu manichéenne.

Les vilains (les "Sages") sont bien différenciés : la garce intelligente, perverse et cruelle, qui donne ses amants en pâture à ses mygales; le boucher, qui torture et mutile comme il respire; le psychopathe, qui s'est investi d'un droit de cuissage sur les petites filles de douze ans (ça doit faire du monde, dans Mégapolis !).

Tome 1 : Le Mérou :

Une astuce du scénario, c'est que le justicier masqué, "Le Mérou", n'est qu'une créature des trois "Sages" qui gouvernent la cité : comme ça, le ressentiment du peuple est détourné dans le soutien qu'il apporte au "Mérou", ce qui évite les révolutions directes. Mais voilà, le héros de la série, Polstar, petit microbe pépère conformiste, attribue (à tort) le massacre de sa petite famille au "Mérou", d'où...

La police secrète, la "Censoritate", évoque évidemment la "Securitate" de Ceaucescu. Nicolas Polstar apparaît comme fétichiste d'un couffin placé sous globe, sur lequel il a reporté tout l'amour qu'il doit à une mère inconnue. L'emblème du "Mérou" (héros puant !) est le logo de MacDo, traversé d'une flèche qu'on peut à la rigueur prendre pour le squelette d'un poisson.

Belle idée d'un "Lumloc", petit rongeur aux pouvoirs hypnotiques qui se gorge de l'esprit des autres créatures ... mais qui peut ne plus avoir faim au mauvais moment !

Des trouvailles intéressantes donc, à condition de bien entrer dans l'univers oppressant de cette cité sous surveillance :robots volants, cartes d'identification, violences diverses...

Tome 2 : Le Monkey :

On n'ose dire que cette série est farfelue, vu le nombre de cervelles éclatées, de litres d'hémoglobine, et de mutilations diverses que Polstar laisse (ou trouve) sur son passage. Pourtant, il faut un certaine fantaisie pour imposer dans le scénario l'argument que Polstar considère comme sa Maman une espèce de parc à bébé sous cloche de verre (une couveuse) abandonnée dans une forêt. Forcément, un tel objet transitionnel ne prédispose pas à un parfait conformisme social, et il se peut que, dans cette histoire, les psychopathes ne soient pas seulement du côté des méchants.

Car, ce qui frappe, c'est l'orgie massacreuse à laquelle Polstar se livre tout au long de l'album, avec des pistolets à six cents coups, comme dans les bons vieux westerns. Souvent pour sauver sa peau, d'accord, mais parfois juste pour aller plus vite ou parce qu'il est contrarié.

Artifice de scénario : pour alléger la culpabilité de Polstar, on a la révélation que le Mérou-justicier qu'il a tué n'était pas le bon Mérou. Le vrai vit dans une réserve pleine de poisson pourri, où sont stockés des objets constitués d'explosifs...

Atout de charme : une petite fille de douze ans, Abigail, promise aux cruautés perverses du Psychopathe (l'officiel, celui qui dirige la cité) devient la protégée de Polstar. Va-t-il réussir à la sauver ?

Là-dessus se greffe une histoire assez confuse de singes hyper-entraînés au combat; ils relèvent, paraît-il, de la Censoritate, ce qui ne les empêche pas d'aider Polstar avant de se faire dégommer par lui... Alliances et règlements de compte n'ont pas l'air d'être très clairs, surtout avec un tel héros caractériel...

Un peu délirant, donc, avec ce nabot teigneux d'anti-héros au sort duquel on prétend nous intéresser.


Tome 3 : L'Empire.

Polstar et son copain le Monkey se sont introduits dans l'antre des "Sages" (comme dans tout bon scénario de justiciers proche de la conclusion). Il est clair que le caractère jouissif du récit réside dans l'éparpillement d'hémoglobine un peu partout, dans les corps déchirés, perforés, troués, frits, fondus, écrasés, calcinés, carbonisés, explosés, mutilés, amputés...

L'arme à feu que tient Polstar, véritable baguette (phallus ?) magique, fore tout, de la chair au béton et à l'acier, et le petit teigneux au pif presque aussi gros que sa tête se trace un chemin à travers tous les obstacles, y compris dans de la viande encore chaude...

Belle séquence ombreuse de couloirs souterrains et de conduits inondés; intéressante armée de clones des "Sages" (peu exploitée).

La conclusion est ambiguë : réforme morale ? Mais les voies tortueuses du sentiment populaire face au pouvoir semblent ne pas beaucoup varier...

Donc, trois épisodes de passage consciencieux au mixer de quantités de viande fraîche, pour aboutir à une sorte de scepticisme politique (toujours bienvenu en tant que tel); on regrette que d'assez nombreuses idées intéressantes soient sous-exploitées et sacrifiées à la frénésie bouchère de ce massacre sans tronçonneuse.


Tome 4 : La Meute.

Ben quoi ? Encore un épisode ? Pourtant, Polstar était parvenu au pouvoir, et le peuple de Mégapolis est déclaré comme pourvu d'une "paix et [d'] un bonheur parfaits, fruits de la volonté des trois guides qui dirigent l'Empire." Putain, "bonheur parfait", si les mots ont un sens, c'est le paradis, et surtout pas de quoi pondre un nouvel épisode !

Ben si. Et c'est là que ça foire d'emblée : il y a des "Aborts", adeptes d'une vie différente, qui sont rejetés dans le Central Park touffu de la cité. Vie différente de quoi ? Du bonheur parfait ? Donc, ce sont des cinglés qui aspirent au malheur ? Le pire, c'est que rien de plus n'est dit sur leurs motivations. En plus, ils ont une sale gueule, et on ne risque pas de les confondre avec de malheureux opprimés sympas. Ce qui frappe, c'est qu'ils sont hyper-nombreux, et on se demande pourquoi une telle foule de révolutionnaires fuit la perfection de la félicité. Tout ça pue le délayage pour prolonger une série n'importe comment.

Les Aborts tuent horriblement des gentils, dont Abigail, et Polstar ne manque pas de nous refaire le coup du héros qui veut venger quelqu'un qu'il aimait. Mais le récit bascule : Polstar et Monkey détruisent la Cité en s'enfermant dans "Chitta", une capsule d'hibernation qui les fait se réveiller en plein monde post-nucléaire.

La quête de Polstar (se venger ? mais si les salauds sont morts depuis belle lurette, le temps qu'il se soit réveillé ?) prend place dans un monde glacé, peuplé de primitifs dégénérés et pustuleux, dont certains le prennent pour un "Envoyé" (bon, ça aide toujours que le héros apparaisse comme l'accomplisseur d'une prophétie), missionné pour "rendre aux êtres dénaturés leur dignité et leur liberté". Y a du boulot.

Traqué par ce qu'on croit être les restes des nouveaux maîtres de feu Mégapolis, Polstar troue et rougit tout ce qui bouge, avec une jouissance et un cynisme indéracinables. Comme pour le tome 2, la dernière vignette coupe le récit au beau milieu d'une action très chaude. Procédé un peu gros.

Polstar est peut-être entouré de dégénérés et de salauds, mais il ne fait pas grand chose pour attirer notre sympathie. Les seuls qui pourraient bander face à ce récit, ce sont des vampires. A cause du sang.
khorsabad
6
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le 1 avr. 2012

Critique lue 261 fois

khorsabad

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