Je me suis embarqué là-dedans sans savoir ce que je lisais, et j'ai bien fait. J'ai bien fait, parce qu'en général, les écrivains déjà reconnus qui font un livre sur leur amour des mots, ça me gonfle : dernier recours pour un auteur en manque d'inspiration, vas-y que je leur montre comment je sers la langue et vas-y que je me branle sur le lexique ; pourquoi toujours sur le lexique d'ailleurs ? Pourquoi pas sur les questions de syntaxe ? Il n'y a plus personne pour se pâmer sur une antéposition du COD ou sur un attribut accessoire ?!... Donc en général je passe mon chemin...
Oui, mais là ça marche. Ça marche parce que c'est sincère, parce qu'il s'agit de partager. Il y a quelque chose de Pongien dans la démarche : faire accéder à la substance non pas des choses mais des mots. Un Ponge qui aurait rencontré Luchini, c'est à dire sympathique, drôle passionné. Il y a dans ce livre une passion pour les mots bien sûr, quelques-uns, mais pour la langue d'abord, mais pour la littérature avant tout. Il y a un projet, il y a un désir, c'est de partager cette passion - Laurens est prof de lettres, elle a la vocation, depuis longtemps, on imagine, mais une prof de lettres qui aurait rencontré Luchini : il y a ce goût de l'étonnement, cette naïveté qu'elle n'a pas perdus et qui s'imposent devant la découverte du génie, qui permettent cette découverte. Et puis cette obsession de la citation, sans arrêt, montrer son émerveillement, espérer le susciter chez l'autre...
Mais tout ça ne suffirait pas sans le style, sans ce rythme, qui vous emporte dès la première page, "ce n'est pas l'homme qui prend la mer, c'est la mer qui prend l'homme", et le voilà le flot magique de la parole qui vous prend et vous berce agréablement. Pas de fausse note. Tout est compté, tout est pesé, sans rien perdre de spontanéité, de sincérité, et ça sonne. Je retrouve une prose à la Gautier, à la Beckett - d'une phrase duquel est tiré le titre ; poésie. Et comme Beckett, parler de littérature, ne parler que de ça, et pourtant rester poète.