Esther est l'ultime représentante du peuple, de la culture et de la tradition sépharades, transmis depuis des millénaires et aujourd'hui dangereusement menacés par le désintérêt d'une seule génération. Elle apprend tout au long du récit à accepter ses identités multiples, témoins de sa vie en France, de ses racines marocaines, ibériques -à l'âge d'or du judaïsme espagnol-, mais aussi berbères, et plus anciennement encore, phéniciennes.
Son prénom lui-même est le reflet de ce lourd patrimoine dont elle tente de fuir, mais vers lequel elle revient constamment. En réalité, Esther est tiraillée entre Orient et Occident, entre son attachement à la communauté, à l'héritage de cette famille omniprésente, et ses envies individuelles, loin du qu'en dira-t-on et des particularismes qui font d'elle une Juive avant d'être une Française. Son histoire pourrait être celle de n'importe quelle personne issue de mélanges et de métissages -ce qui, à mon avis, concerne en fait l'Humanité toute entière-, et devant voir cette pluralité d'identités non pas comme un affrontement intérieur, une forme de schizophrénie, mais comme un enrichissement, une multiplication des perspectives, un élargissement de l'héritage culturel. On sent l'implication très forte de l'auteure dans son récit, qui témoigne peut-être de son propre cheminement pour accepter pleinement l'héritage de ses ancêtres tout en conservant ses particularités, notamment liées à son intégration en France.
Le roman est extrêmement riche et démontre également le travail de recherche très important d'Eliette Abécassis, qui parvient à narrer l'histoire des Sépharades grâce aux voyages de l'héroïne, au passé de sa famille, à des personnages hauts en couleur qui animent l'action présente et enrichissent le récit de leurs passés respectifs. Le récit du mariage d'Esther sert en effet de fil conducteur, mais l'enjeu du livre est bien plus profond, Esther servant finalement de miroir, de prétexte subtil pour relater l'histoire du peuple sépharade.
Malheureusement, on peut reprocher à l'auteure un manque de subtilité concernant le reflet de ses propres opinions dans certains passages du roman, notamment à travers la vision très manichéenne du conflit israélo-palestinien, ainsi que l'image peu valorisante du peuple arabe au cours de son histoire, mais aussi des Ashkénazes, penchant slave, chétif, intellectuel et torturé du peuple juif.