« Spengler et ses semblables sont moins les prophètes du tour pris...

Avis sur Soumission

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« Spengler et ses semblables sont moins les prophètes du tour pris par l'Esprit du Monde que ses acteurs zélés » (Theodor Adorno)

J'ai été littéralement absorbé par la lecture de ce roman, à tel point que je me suis surpris moi aussi à être presque conquis par son étrange atmosphère comme le héros-narrateur peut l'être par l'Islam. Accrochez-vous, ca va spoiler.

J'ai adoré retrouvé Houellebecq, d'entrée de jeu on s'amuse à reconnaitre tout son style. C'est le cas lorsqu'il joue sur ces divers registres de langue tantôt technique, publicitaire, ou marketing, telles ces quelques descriptions météorologiques dignes d'un parfait JT du matin, des petits détails qui en font presque un naturaliste à la Huysmans dont il est tant question dans le bouquin. On comprend bien vite que de Huysmans Houellebecq a été de près ou de loin inspiré, et qu'il ose parfois la mise en abyme. Lorsque son héros analyse un roman de Huysmans ainsi ("L'auteur a eu cette idée brillante : raconter, dans un livre condamné à être décevant, l'histoire d'une déception"), je ne peux m'empêcher de penser qu'il parle aussi de son oeuvre, et de Soumission.

C'est aussi ce pessimisme qu'on retrouve dans le personnage de misanthrope qu'il joue depuis longtemps, avec ses héros mi-losers mi-blasés, des victimes atomisés de ce que Houellebecq considère depuis longtemps avec dédain comme une erreur historique, à savoir la modernité, et tout ce qu'elle comporte: matérialisme, relativisme, individualisme, sécularisme, athéisme etc. On retrouve donc une nouvelle fois ces descriptions froides et sans grande passion de relations sexuelles, de sociabilité passive, et de rapports familiaux inexistants. S'ajoute une fascination pour les décadentistes du XIXème - début XXème.

Dès les premières pages pourtant, j'ai été surpris par les contre-positions de son héros, à rebours de La Carte et le Territoire: la supériorité de la littérature sur d'autres formes d'arts et notamment la peinture est affirmée, de même que les pratiques de consommation sont banalement critiquées là où le Houellebecq de la Carte en arrive à pleurer d'émotions pour une poignée de produits de consommation idolâtrés. Car il n'est plus question du rôle de l'art dans ce roman, mais d'un sujet beaucoup plus polémique et qui fait la joie des médias en tout genre toujours avides de controverses à se mettre sous la dent. Ils ne vont pas être déçus, ils en prennent pour leur grade dans Soumission. Pas qu'eux d'ailleurs. Si Pujadas est gentiment moqué, Jean-François Copé est très rapidement ridiculisé tandis que Bayrou prend très très cher ("Bayrou par contre est vraiment un crétin, un animal politique sans consistance, tout juste bon à prendre des postures avantageuses dans les médias" p. 291).

Alors provocation ou non, puisque les médias se posent la question alors qu'ils ne l'ont à peine lu ? Et bien oui, Soumission est une petite pépite de provocation, un troll ultime parmi les trolls. Pour faire simple: je dirais que celui qu'il troll avant tout, c'est Zemmour. Zemmour, et tout ce qu'il représente: une critique conservatrice et réactionnaire de la modernité, un appel à la défense de valeurs chrétiennes et traditionnelles à un niveau français et/ou européen, et une peur répulsive pour l'extérieur, en particulier les immigrés et l'Islam dont la culture et les valeurs sont jugées incompatibles avec l'Occident. Et bien on aurait pu penser qu'avec Soumission, Houellebecq se contentait de chanter avec la chorale, mais à lire son livre jusqu'à la fin, on se rend compte que son arpège sonne faux. Alors à vrai dire, l'auteur partage plutôt cet idée très spenglerienne d'un déclin de l'Occident, et en critique de la modernité il déplore cette décadence illustrée par l'atomisation sociale de son héros. Il évoque d'ailleurs l'historien britannique Albert Toynbee qui s'est illustré par ses théories civilisationnelles inspirées d'Oswald Spengler. Alors si on couple avec ça la variable Islam, on est tenté d'y voir un relai de l'idée d'un "Grand remplacement" chérie par Renaud Camus. Celui-ci est lui aussi évoqué à un moment, seulement effleuré lors d'une courte description de l'état de Marine Le Pen en 2022, alors en pleine voie de merkelisation esthétique.

Néanmoins, à l'opposé des mouvements identitaires et du traditionalisme catholique, pour lui, le salut moral de l'Europe ne peut plus venir que de l'Islam politique. Le christianisme se serait déjà beaucoup trop accommodé du progressisme et aurait déjà perdu la partie. Par contre, du fait de la mécanique des flux migratoires et des dynamiques démographiques, la population musulmane serait inexorablement amenée à croitre et avec elle ses visions beaucoup plus traditionalistes de la société. C'est par l'Islam politique, incarné dans un parti politique modéré qui gagne cette fameuse présidentielle de 2022, que l'Europe sera sauvée en ce qu'il combat le matérialisme et l'athéisme et promeut la soumission de la femme et la domination masculine. Il s'inspire par là de l'intellectuel René Guénon, largement évoqué, pour qui seules les civilisations d'Orient possédaient encore un "esprit traditionnel" par contraste avec un Occident déviant. Je m'imagine alors parfaitement Houellebecq faisant face à Zemmour, lui sourire tendrement pour lui affirmer que oui, peut-être, la féminisation de la société, la fin du patriarcat, Hélène et les garçons toussa, et puis le déclin du catholicisme et de la nation, sont les symptômes d'une agonie terrible, du désastre déployé par la philosophie de l'individualisme libéral depuis Les Lumières, mais que si politiquement il souhaite un jour voir son programme réactionnaire se réaliser, il devra en quelques sortes attendre l'alliance des conservatismes, dépasser son islamophobie et pourquoi pas lui aussi se convertir.

Alors si j'ai été fasciné par cette provocation ultime, qui devrait rendre sceptique, comme moi, ceux peut-être naïfs qui se reconnaissent dans le progressisme, et faire rager ceux des décadentistes qui crient de plus en plus nombreux au loup vert dans la bergerie Europe, il faut tout de même rappeler que cela reste une fiction et que celle-ci se base sur nombre de raccourcis, de clichés et d'hypothèses bien particulières. Et retenez ceci: Houellebecq ne rajoute pas de l'eau au moulin de la polémique identitaire, il la troll. Comme son héros, et comme lui lorsqu'il termine son roman sur cette ligne, si je devais relire ce roman, "je n'aurais rien à regretter".

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