Transformer en puant incapable de tenir debout

Quel orage que cette Tempête Rouge. Nous découvrons avec émoi le destin tragique du Tibet de 1958 à la fin des années 1970, le pays ayant vécu la "libération" par la République populaire de Chine de Mao Zedong, avec son lot de massacres, d'emprisonnement dans des camps de concentration, de personnes spoliées et devant vivre dans la peur de l'emprisonnement, de la faim et du froid.


Dans ce récit concentrationnaire, il aurait été facile de jeter la pierre uniquement sur les Chinois dominateurs ; mais le personnage principal, Yak Sauvage Rimpoché, un lama tibétain (en gros un chef spirituel de sa communauté, qui est censé être une réincarnation d'un grand maître du bouddhisme tibétain, c'est pourquoi on l'appelle Rimpoché) va donner toute sa saveur à ce récit. Anti-héros par excellence, pleutre, vil et en fin de compte si humain, il va dramatiser l'histoire et en rendre la lecture plus agréable.Vrai récit historique, c'est aussi lui qui va concentrer la somme des témoignages recueillis par l'auteur, et qui va montrer comment un lama peut se voir "transformer en puant incapable de tenir debout".


J'ai eu la chance de discuter avec la traductrice du roman par l'intermédiaire des éditions Picquier,
elle m'a ainsi expliquer la raison pour laquelle le livre original n'avait été traduit qu'à moitié : "la 2e partie, si elle est intéressante, est moins frappante que la 1e, ne serait-ce que par la quasi absence de Yak Sauvage Rinpoché. En effet, la 2e moitié reprend en grande partie la même époque et les mêmes événements, mais vus depuis principalement depuis le village et les laïcs, et non le monastère ou les camps."


Cela démontre bien l'importance du choix du personnage principal, qui rend le récit plus savoureux, moins manichéen, plus drôle, moins tragique, plus supportable, moins ennuyeux. Mais l'art de Tsering Dondrup n'est bien évidemment pas absent, le style tibétain est je crois très bien rendu par la traduction, avec ses aphorismes, ses métaphores et ses tournures de phrases qui donnent une vraie couleur au récit.


Le lexique en fin d'ouvrage permet également d'éclairer un grands nombre de termes et de concepts avec lesquels le lecteur européen lambda que je suis n'est pas très familier, que ce soit sur le Tibet (j'ai ainsi appris que l'hybride de la vache et du yak se nommait dzo si c'est un mâle / dzomo si c'est une femelle) ou sur la culture bouddhiste et son cycle si particulier de réincarnations.


Un livre pour les amateurs d'histoires concentrationnaires et d'histoire tout court pour découvrir ces événements si récents et si tragiques sont injustement méconnus dans nos contrées, pour ceux qui veulent faire perdurer la mémoire d'une période entièrement passée sous silence par l'Etat chinois et qui encore aujourd'hui cherche à faire taire l'auteur de ce récit, Tsering Dondrup.

Raphal_Trujill
7
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le 28 mai 2019

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