Amoureuse d’un Argentin exilé

Est-ce qu’on peut lire ce roman sans penser que Mazarine Pingeot est la fille longtemps cachée de François Mitterrand (cité deux fois au passage) ? N’est-on pas tenté d’imaginer qu’elle est publiée avant tout pour sa filiation ? A cause de cela, il paraît impossible d’attaquer Théa sans l’idée qu’on ne lui fera pas de cadeau. Et, dans un premier temps, on peut se dire que Mazarine Pingeot a essentiellement envie de parler d’amour, ce qui n’est pas bien original, même si elle évoque une histoire à tendance passionnée voire destructrice. Heureusement, l’épaisseur du livre lui permet d’aller plus loin. Et quand je parle d’épaisseur, je ne fais pas uniquement référence à son nombre de pages, mais aussi à la réflexion d’ensemble qu’il propose.


En effet, Théa dont le prénom original est en réalité Josèphe (étudiante qui rédige un mémoire) tombe amoureuse d’Antoine, qui en réalité est un réfugié argentin nommé Agustin. Cela se passe au moment des débuts de la guerre des Malouines (1982). Antoine se livre peu, apparaît et disparaît sans crier gare. Ce jeune homme séduisant mais tourmenté vit avec son meilleur ami, Simon, lui aussi exilé argentin. Du drame argentin, il faut longtemps avant que le sujet soit abordé sérieusement. Mais il est question de la dictature et des nombreux disparus (Antoine considère que son père est mort balancé à la mer depuis un hélicoptère). Pendant ce temps, les parents de Théa retournent en Algérie où ils ont vécu (et enterré un enfant nommé Joseph, que Josèphe n'a pas connu) mais dont ils sont partis depuis longtemps, comme beaucoup de pieds noirs. A leur retour, Théa finit par reconnaître qu’elle a un copain. C’est sa mère qui insiste pour que Théa l’amène à la maison où elle n’a jamais amené personne.


Le dimanche au déjeuner, la situation devient gênante, car le père de Théa sort de ses gonds en traitant Antoine de sale gauchiste. On comprend que cela lui vient de son passé en Algérie où sa situation était de ceux qui considéraient l’Algérie comme française et n’avaient aucune motivation pour « retourner » en France. Malheureusement, en Algérie, les parents de Théa ne se sentent plus chez eux, alors qu’en France ils ont longtemps rêvé à un possible retour. Résultat, ils ne se sentent plus chez eux nulle part.


Mazarine Pingeot réussit à faire le parallèle entre la situation familiale de Théa vis-à-vis de l’Algérie et ce que vit Antoine vis-à-vis de l’Argentine. Cela colle plutôt bien avec les caractères de ses personnages et la situation gagne en émotion au fil des pages, avec la sensation que Théa vit un amour impossible, comme ses parents ont vécu un impossible retour vers l’Algérie et comme Antoine voit le retour en Argentine comme trop risqué et dangereux. Une petite erreur à signaler, quand Théa dit qu’elle passe The dark side of the moon comme étant le dernier disque de Pink Floyd, alors qu’en 1982 étaient déjà sortis Wish you were here (1975), puis Animals (1977) et The Wall (1979).

Electron
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le 14 juin 2026

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