L’Europe de l’entre-deux-guerres voit émerger, aux marges des arts et des lettres, une génération nouvelle, que l’auteur de ce livre appelle celle des esthètes armés. Tiraillés entre engagement politique, posture romantique et quête de soi, frustrés d’une guerre qu’ils sont pour la plupart trop jeunes pour avoir menés, ils se révoltent contre ce « monde d’hier » si bien décrit par Zweig. Leurs héros s’appellent Gabriele D’Annunzio, Stefan George ou Lawrence d’Arabie, et leur goût de l’épopée les mène d’un camp à l’autre de la guerre d’Espagne, dans les combats aériens d’une aviation militaire chantée par les futuristes ou dans les forêts allemandes aux côtés des Wandervögel. « Ce fut une migration massive des fils et des filles de la bourgeoisie européenne essayant de s’échapper du monde naufragé de leurs parents. »
Qui étaient-ils, ces « combattants pèlerins » en lutte contre la famille, la morale traditionnelle, la démocratie parlementaire et la paix des foyers ? C’est le dramaturge Hanns Johst mettant en scène Schlageter, frappé à mort dans la Ruhr par une balle française, c’est Oswald Mosley tentant de concilier distinction britannique et encanaillement fasciste, c’est Malraux partant en quête du trésor de la reine de Saba, c’est Hans Blüher exaltant l’homo-érotisme de ses jeunes troupes, ce sont les animateurs du Left Book Club anglais, c’est Klaus Mann, fils de Thomas, consumé d’un « optimisme désespéré », ce sont les blues shirts irlandais issus de l’IRA et engagés du côté des troupes franquistes, c’est Benedetto Croce, c’est Montherlant, c’est Hermann Broch, c’est Roger Nimier, c’est Ernst Niekisch et tant d’autres.
Fondant de nouveaux types de compagnonnage, à la fois populaires et aristocratisants, ils restent toutefois davantage du côté « de la provocation égotiste, d’une allégeance trouble au destin “poétisé” » que d’une réelle fidélité idéologique, leur bohème aventureuse s’anéantissant au fur et à mesure que triomphent les totalitarismes. « Si les poètes guerriers ont expié des fautes souvent plus imaginées que réellement commises, conclut Serra, ils n’ont pas éprouvé la pacification des passions. En liquidant une grande partie du patrimoine de certitudes accumulées en un siècle et demi d’humanisme bourgeois, la Seconde Guerre mondiale a redonné toute sa place à l’histoire – la tragédie de l’histoire, et peut-être aussi son espérance – contre l’illusion qu’on pouvait s’en libérer. »