"Est-il possible que nous fussions si complètement au coeur de la vie ?..."

Avis sur V

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"...Avec ce sens de la grande aventure qui enveloppait tout ?"

Lorsqu'il s'agit d'aborder Pynchon, il est usuel d'axer sa critique sur l'impossibilité à décrire précisément l'intérêt de son oeuvre. Entre le fouillis de références, le langage alambiqué et la narration explosée, tous les moyens sont bons pour déclarer forfait devant un tel exercice.
Ce qui me dérange avec une telle forme de critique, malgré le fait qu'elle soit plutôt justifiée, est que reste alors peu évoqué un aspect à mon sens primordial du travail de Pynchon : le caractère sensitif de son écriture.

Certes nous pouvons insister sur le caractère déconstructif de Pynchon, sur l'expérience indéniablement angoissante de la perte de contrôle à laquelle il invite (ou plutôt force) le lecteur. Mais cela nous fait passer à côté des éclairs d'émotion qui traversent le livre, entre deux torrents d'altérité. Au milieu du chaos littéraire peuvent se détacher des histoires de vie d'une splendeur inattendue, ou alors d'un burlesque délirant. Et parfois, les deux en même temps.
Qu'il s'agisse de l'histoire d'un prêtre fou convertissant des rats dans les égouts de New York, ou du récit d'un génocide d'un réalisme terrifiant, Pynchon nous fait subir toutes les variations de température possibles. La description des violences du génocide sus-cité, au-delà de leur caractère purement choquant, sera ainsi accompagnée de considérations atmosphériques et transcendantes, tant la force émotionnelle suggérée s'adjoint à une justesse du propos.

"Tout en faisant cela [...], il sentit descendre sur lui, pour la première fois, une sorte de paix étrange, parente peut-être de celle qu'avait connue le Noir en rendant l'âme. D'habitude, si on éprouvait quelque chose, dans ces cas-là c'était surtout une vague contrariété ; comme lorsqu'un insecte vous a trop longtemps importuné de ses bourdonnements. Vous êtes obligés de lui supprimer la vie, et l'effort physique, la facilité du geste, l'idée qu'il ne s'agit là que d'une unité dans une série apparemment infinie, que le fait de le tuer ne mettra pas un terme à l'épreuve, ne vous exemptera pas de tuer encore le lendemain et le surlendemain et tous les autres jours… la futilité donc de la chose vous irrite et, conséquemment, vous apportez à chaque cette individuel un peu de la férocité de l'ennui militaire qui, comme le savent tous les soldats, se pose un peu là."

Pynchon agit à rebours de la tendance qui naquît dans les années cinquante, avec les progrès de la science et de la cybernétique. Désormais armés d'un armada théorique leur permettant de créer des énoncés porteurs d'éléments de vérité, les scientifiques multiplièrent les actes de nomination, pensant que cela pourrait suffire à créer assez de sens pour recouvrir l'incertitude inhérente à la nature du monde. Mais nominer est toujours un acte subjectif. L'objectivité n'est qu'une chimère.

Pynchon connaît le principe d’entropie, et agit donc en fonction. Il multiplie les histoires, les lieux, les époques et les personnages afin d'augmenter l'incertitude du monde. L'augmenter, ou simplement la mettre en valeur, car cela est bien la nature du monde après tout : patauger dans un manque de sens fixe. Pire même : plus l’on tente d’enfermer le monde en un ensemble de significations, plus le manque d’exhaustivité de celles-ci nous saute à la figure, nous obligeant à nous réfugier dans des conduites ségrégatives, seul moyen de restaurer un semblant d’identité.
Dans la masse d'informations et de vies qui constitue V., l'individu reste pourtant bien au centre. Chaque chapitre nous ouvre un nouveau monde. C'est l'obsession d'un homme qui nous fait voyager à travers le temps, ce sont les incertitudes d'un autre qui le font voyager à travers l'espace. Ce sont les remords d’un père, les doutes sur le caractère moral de ses actes, qui alimentent le fouillis que constitue V.
Le doute, toujours le doute comme moteur de la vie, comme seul moyen de ne pas enfermer le sens (ce qui nous conduirait ici tout droit vers la paranoïa, où rien ne peut être remis en cause).

V. n'est pas un livre pour ceux qui veulent tout contrôler, tout comprendre. Au contraire, il devrait leur être conseillé pour leur apprendre à lâcher prise, pour que le tourbillon de sensations qu'offre le livre les noie sans qu'ils puissent y faire quelque chose. Car lorsque l'on remonte finalement à la surface, après que le livre se soit refermé, il ne nous reste que le souvenir de l'ivresse des profondeurs, indicible, mais certain.

"Cela arrive tous les mois, en une succession de rencontres entre des groupes de vivants et un monde congruent qui, lui, s'en fout, un point c'est tout."

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