Quinze années durant, j'ai cherché ce roman en bouquinerie et, lorsque je l'ai enfin trouvé, je me suis jetée dessus. Je ne sais pas exactement ce que j'en attendais, un croisement heureux entre Jane Eyre et les héroïnes de Jane Austen. Je sais qu'il est souvent reproché à Emily Brontë un romantisme exacerbé, mais je dois dire que de son côté, Anne en manque fortement. Elle nous livre un roman réaliste dans la plus pure tradition du roman réaliste. Fille de pasteur, gouvernante, elle nous fait le récit d'une fille de pasteur qui devient gouvernante par soucis de ne plus être un poids financier pour son père malade. Le roman est une belle (et terrible) critique de la société, et notamment des sales gosses de riches de l'époque, de leur éducation permissive et sans raffinement, du manque d'éducation des classes les plus élevées et du traitement détestable réservé aux gouvernantes et autres domestiques de l'époque. Ce roman ne laisse aucune place à l'imagination et je dois dire qu'il m'a paru si criant de vérité que j'ai parfois eu l'impression d'être au travail. D'autant plus que j'imagine qu'à cette époque il s'agit d'un poste que j'aurais tout à fait pu occuper. Et c'est terrible car certaines situations sont si proches de ce que je connais que j'avais envie de cadrage là où le personnage d'Agnes est d'un ennui monstre. Je sais que l'époque est bien différente, sa situation professionnelle précaire (encore que je pense qu'elle aurait pu partir, n'étant pas non plus tant dans le besoin), mais j'aurais aimé une héroïne plus austenienne, plus piquante, plus acerbe, au lieu de ce monstre de vertu, prophète de la religion du "je ne montre rien je prends sur moi j'accepte qu'en faisant le bien je serai récompensée dans l'au-delà". Je vous le dis très franchement, j'ai frôlé la folie à bien des moments. Et puis l'ennui aussi, car ses grands discours bien-pensants me faisait osciller entre agacement et somnolence. J'ai trouvé en somme l'héroïne fort passive et, malgré tous ces bons sentiments, je la trouve parfois bien hypocrite dans ce qu'elle prône. Sa vision aussi de "si je ne peux me marier ma vie ne sera que douleur" m'a aussi sacrément gonflée, parce que bon sa vie à ce moment du récit est plutôt pas mal. D'ailleurs elle est tellement cruche qu'on se demande comment elle fait pour attirer son futur mari. Vous l'aurez compris, si je reconnais les qualités intrinsèques du récit (d'abord une écriture impeccable, ensuite toutes les qualités du roman réaliste qui est, je le rappelle, loin d'être ma catégorie favorite), le plaisir ressenti fut faible, d'abord compte-tenu d'un scénario assez plat, ensuite de personnages peu attachants, entre Agnes la très passive et les gamins dont elle s'occupe que j'ai trouvé presque TROP (mais pour le coup je lui laisse le bénéfice du doute car je sais que tout est possible en la matière).