Dans Ap. J.-C. comme dans tant d’autres de ses romans, Vassilis Alexakis remue ses obsessions en se cachant derrière un double autofictionnel. Douze ans après La Langue maternelle, il réexamine le rapport compliqué de la Grèce à son, disons plutôt ses passés glorieux, à travers le mont Athos, cet autre Olympe, la montagne sacrée de l’orthodoxie abritant des monastères depuis le Xe siècle, lieu fermé, capsule temporelle, véritable État dans l’État grec bénéficiant de libertés fiscales et politiques considérables (comme l’abaton, l’interdiction des femmes) avec la bienveillance intéressée des gouvernements successifs – qu’ils soient byzantins, ottomans ou hellènes.
Les moines perpétuent le souvenir d’une époque reculée. Je ne sais pas si cela a un sens, si le XIIIe ou le XIVe siècle méritent de durer indéfiniment. Ils perpétuent également une langue artificielle, que personne n’a probablement jamais parlée. Elle rappelle l’atmosphère confinée des cabinets de lecture. Ce sont les gardiens d’un musée où l’Empire byzantin a entreposé quelques-unes de ses plus belles œuvres d’art. Le mont Athos est une mémoire. (p. 145-146)
Le narrateur, étudiant en histoire antique avec une mineure en philosophie présocratique, accepte la demande de sa logeuse, Nausicaa, fille d’armateur, veuve, vieille, riche et presque aveugle, de mener pour elle une enquête sur le mont Athos afin d’en apprendre plus sur ce lieu mystérieux où son grand frère s’est retiré du monde en se faisant moine, il y a plus de 50 ans. Peut-être vit-il toujours. Le périple du narrateur jusqu’au mont Athos constitue la trame du roman. S’il paraît modeste, puisqu’il ne s’agit que de quitter Athènes jusqu’à Thessalonique, la grande ville du nord, puis prendre le bateau à Ouranopolis, ce voyage est en réalité une odyssée dans l’histoire grecque, que le narrateur vit à travers ses recherches et ses rencontres : ses professeurs, l’historien Vezirtis et la philosophe Theano, une jeune dévote, une plongeuse archéologue menant des recherches autour de l’Athos pour retrouver des vestiges de la flotte engloutie de Xerxès, l’archéologue français Préaud (clin d’oeil à La Langue maternelle), et bien sûr des moines, personnages fantasques, l’un agitant le drapeau byzantin à tous les avions survolant le mont, ou Syméon, poète péruvien…
Au cœur d’Ap. J.-C., il y a le grand schisme dans l’identité grecque que l’État moderne tente vainement, depuis l’indépendance de 1821, de colmater, entre la Grèce antique, classique, mère de la philosophie et de la civilisation européenne, et la Grèce chrétienne, byzantine, survivance du grand empire romain contre les peuples barbares du Moyen-Âge, citadelle assiégée de toutes parts – barbare, un mot grec, signifiant « qui ne parle pas grec ».
Zeus et sa bande n’avaient pas de réponse à toutes les questions, n’étaient pas omniscients, ne promettaient rien. C’étaient de petits dieux, presque humains. Ils ont été les compagnons de rêve d’une philosophie qui savait en vérité bien plus de choses qu’eux. (p. 294)
Cette dichotomie entre philosophie et théologie n’a jamais été résolue, irriguant tout le roman jusqu’aux parents du narrateur, la mère étant bigote et le père un plombier lettré demandant à chacun de ses clients s’ils croient en Dieu. Les moines athonites croient que la Vierge Marie visita l’Athos et fut si horrifiée par les statues antiques qu’elle y trouva que la statue de Zeus en fut foudroyée (un comble !) ; pourtant, les chrétiens ont repris les attributs d’Athéna pour les lui donner, et les saints patrons ne sont jamais qu’une déclinaison du panthéon antique.
Peu de voitures circulaient dans les rues. Je me suis rappelé que le lendemain était le jour de la fête nationale qui coïncide avec la fête de l’Annonciation. Nous aurions pu choisir une autre date que le 25 mars pour la célébration de la guerre d’Indépendance de 1821, le 24 par exemple, où l’étendard de la liberté a été hissé sur la place de Patras. J’ai l’impression que nous avons retenu le 25 uniquement pour associer la Mère de Dieu à la libération du pays. Pourtant, l’insurrection nationale fut déclenchée par les partisans de l’Europe des Lumières, qui étaient résolument hostiles aux préjugés religieux. « La Grèce est deux pays », ai-je conclu en m’approchant du vendeur de petits pains ronds qui avait installé son étal au bord de la place du Soldat-Inconnu. (p. 94-95)
Tous ces thèmes sérieux peuvent paraître lourds, mais comme toujours, Alexakis mène sa barque philo-historique avec beaucoup de talent et de légèreté, s’autorisant toutes les fantaisies dans ses romans. Son écriture est très simple, sans fioritures – il est étonnant, à ce titre, qu’il ait reçu le grand prix de l’Académie pour ce roman – et laisse une grande place à l’émotion. Toute son œuvre est peuplée de fantômes. Il y a le spectre du passé glorieux qui hante la Grèce, évidemment, mais aussi de Gérassimos, le frère aîné du narrateur, mort à 3 ans, et les fantômes de toutes les femmes qui hantent les moines athonites qui, c’est une des hypothèses d’Alexakis, fuient le monde pour échapper à leurs regrets et leurs chagrins d’amour. À la fin du roman, le narrateur, en quittant l’Athos, a remonté le temps et rencontre Nausicaa jeune. C’est un des pouvoirs de la littérature et Vassilis Alexakis en était un maître : remonter le temps, mettre son chagrin en ordre, apprendre à vivre avec ses fantômes.