Certes, Gérald Bronner n'a que 56 ans. Il n'empêche que son roleplay de personne cacochyme est suffisamment imprégné pour lui servir de ligne rouge à son bouquin, qui tient plus de l'énième diatribe de vieillard dépassé par un 6-7 (quoi que ça puisse être) ou un quoicoubeh, pour dire que c'était mieux avant.
Thèse du livre : depuis l'apogée d'internet, les humains ont gagné du temps de cerveau disponible. Mais ces cons préfèrent regarder YouTube et TikTok plutôt que de lire un bon livre.
-> qu'est-ce que le temps de cerveau disponible ? ¯(ツ)/¯
-> qui est cet humain indifférencié ? ¯(ツ)/¯
Voilà bien le problème. Dès sa thèse de départ, il pose des principes et des postulats qui font jolis — on se tripoterait le biniou devant tant c'est bô — mais on ne se pose aucunement la question de savoir si ce qu'il raconte a le moindre sens. Et non, ça n'en a pas.
Par exemple… C’est quoi « le temps de cerveau disponible » ? Je sais, c’est ce que le patron de TF1 avait dit qu’il vendait à Coca-Cola avec ses pubs entre deux programmes plats. Mais quand on est scientifique, on prend le temps de définir ce dont on parle. Donc, temps d’attention disponible ? Attention à quoi ? Pour qui ? Par qui ? Les contextes sont-ils les mêmes ? Bronner se propose de répondre à ces questions, mais élude complètement le fait de rendre son concept clair et le laisse traîner dans le vague, au point qu’on puisse finalement le remplir de ce qu’on veut.
C’est quoi l’économie de l’attention, comment ça marche, quelle partie du cerveau est absorbée, quelles sont les conséquences ? Oui, Bronner touche à ces questions, mais il les touche comme ces gens qui vous donnent la main sans la serrer, et donnent cette impression de contact mou très désagréable. On comprend pourquoi : définir tout cela demande du temps, les auteurs qui ont abordé ces problématiques ne sont pas d’accord entre eux, il n’y a pas de consensus total à donner sur ces définitions, et finalement, c’est compliqué, tout ça. Parlons plutôt de la culotte de Julie Gayet.
J'ai commencé à tiquer dans sa partie où il parle de la préhistoire. Je sortais du bouquin de Graeber et Wengrow, qui explique que l'on a collé à la préhistoire bien des interprétations erronées, qu'au contraire, l'histoire — si on peut dire — de la préhistoire est foisonnante en diversité, en expérimentations, en cultures diverses, qu'il est impossible de parler sérieusement de préhistoire sans la mettre au pluriel (donc, pour les plus demeurés, je traduis : on parle des préhistoires suivant le lieu, l'époque et la culture). D'ailleurs, tout ce qu'il dit sur la préhistoire ne fait que prouver, à longueur d'assertions qui se veulent rigoureuses, que Bronner ne connaît strictement rien à ce domaine, qu'il utilise néanmoins comme pierre angulaire de sa démonstration.
Et voilà que, dans sa science, Gérald Bronner nous renvoie au XIXe siècle en nous sortant une vision préconçue et inexacte du cerveau d’Homo sapiens. Frère, même Marshall Sahlins, en 1969, avait dit qu’Homo sapiens vivait dans une société d’abondance et non de privation et de survie dans des cavernes humides. Mais soit : pour Bronner, on vivait dans une grotte en disant Houga-Bouga .
Je veux bien qu'on ne soit pas au fait de tous les domaines scientifiques ni de toutes leurs avancées (quoique le livre de Wengrow et Graeber soit quasiment autant cité que ceux de James C. Scott, qui avait aussi cette optique bien plus nuancée de la préhistoire, donc bon, c’est bien joli de faire le mariole à venir nous parler d’anthropologie quand on met sous le tapis trois des auteurs les plus influents de cette discipline). Cela dit, pour quelqu'un qui veut pondre un livre quasi holistique sur l'économie de l'attention et l'esprit humain, visiblement imperméable aux variantes culturelles et historiques, et qui, surtout, prétend s'appuyer sur un invariant de l'esprit humain qui n'existe que dans ses fantasmes, ça la fout mal de ne pas être capable de définir proprement ce que serait cette pseudo-nature humaine.
Le livre s'interroge ensuite sur cette corne d'abondance qui nourrirait le temps de cerveau disponible (je précise et le redis : son concept d’arnaqueur linguistique ne dit toujours pas ce qu'il est. Qu’est-ce que ce temps de cerveau disponible ? Disponible à quoi ? Pendant combien de temps ? Et le cerveau de qui, bon sang de bois ?)
Comme si, en lançant une vidéo sur YouTube, les gens étaient aspirés par la vidéo. Qu'ils ne se posaient aucune question devant les images. Qu'ils ne se demandaient pas, comme une musique lancinante, comment ils allaient payer leur loyer le mois prochain, ce qu'ils allaient offrir à leur gamin pour son anniversaire, ou, en mettant une vidéo d’Enjoy Phoenix en fond, s’ils n’étaient pas en train de galérer sur un mob basique de Slay the Spire 2 — putain, quelle galère, donne-moi de bonnes cartes par pitié et tais-toi Marie, j’essaie de me concentrer !!!! Non, évidemment : quand on clique sur une vidéo de Lena Situations, on est hyper concentré, et on écoute ça comme si on était à la messe.
Jamais l'auteur ne se pose la question de savoir comment les gens absorbent la problématique qu'il pose. Le contexte ne l'intéresse jamais, c'est une constante.
Par exemple, en 2014, les gens, selon les recherches Google, se sont plus intéressés à la molle pioche de François Hollande avec l'affaire Gayet qu'à faire des recherches sur comment comprendre tel passage de Kant dans la Critique de la raison pure. Vraiment, les gens sont cons.
L'œuf ou la poule ? Est-ce que les gens ont fait les recherches après que les médias traditionnels en ont fait un foin ? On ne sait pas. Qu'est-ce que les gens en ont vraiment à faire ? On ne sait pas. Est-ce que les gens se sont réellement passionnés au point de vouloir connaître la biographie complète de Julie Gayet, ou ont-ils googlé ce nom juste pour voir sa tête ? On ne sait toujours pas. Vous conviendrez que ces démarches ne sont sensiblement pas les mêmes, pourtant ce contexte est complètement mis de côté dans la diatribe de Bronner.
Faut-il s’en étonner, quand, pour celui-ci, le cerveau d’Homo sapiens est le même depuis 300’000 ans, et qu’Homo sapiens est parfaitement hermétique à la culture et à l’histoire ? Et oui, votre cerveau est à la fois *nazi et communiste, maya, aztèque, chrétien, athée, juif, musulman, orthodoxe, bouddhiste, cathare, inquisiteur, soumis aux bots russes mais hermétique à ceux-ci s’ils ne vont pas dans votre sens *(évidemment, à part les bots russes, ne cherchez pas cela dans le livre, ça n’intéresse pas l’auteur et de toute façon, pourquoi l’histoire s’évertuerait-elle à vouloir retranscrire une idée dans son contexte quand celui-ci n’influence pas le cerveau ?).
Bronner défend la thèse que le cerveau humain est bien plus disposé donc à s’intéresser à la couleur de la culotte de Julie Gayet, mais que ceci n’a strictement rien à voir avec un cadrage médiatique quelconque. La preuve : quand le scandale d’Hollande sur sa mobylette faisant la cour à Julie Gayet (d’où le scandale éclate en premier lieu ? de la presse, mais ça Bronner ne le dit pas étrangement. Du jour au lendemain, sans raison, les gens se seraient dit : tiens, je vais aller googler Julie Gayet, ce, sans l’intermédiaire de la presse. La révélation du livre devrait donc être que l’être humain a un esprit de ruche qui fonctionne par télépathie plutôt que de dire Facebook bad), eh bien les gens se sont rués sur Google pour rechercher le nom de Julie Gayet et non pas les ministres d’Hollande et leur politique. Quelle honte décidemment ! La réponse était donc l’œuf.
Rajoutons ceci ; l’école de Francfort est gentiment qualifiée d’« anthropologie naïve », l’humain n’est aucunement construit par quoi que ce soit, et Chomsky est discrédité parce qu’il fait du cherry picking : la preuve, la voici. Bronner prend deux arguments du livre, les retourne et dit : ils ne sont pas solides. Comment résumer un pavé de 300 pages en deux lignes. Ou faire du cherry picking, sans remarquer qu’on en fait nécessairement tous. N’est-ce pas ce que je fais ici aussi ? Si. C'est pas agréable la mauvaise foi, hein ? Mais allez petit garnement, c'était un tacle facile hein. Pratique, ça évite à avoir à développer correctement cette histoire, moi ça m'arrange. ;) Bref, vous comprenez, avec du cherry picking, on peut manipuler les gens et le discours. Et je trouve ça rigolo que cela soit un courant de pensée qui pousse à s'interroger sur le contexte socio-historique des gens qui passe étrangement sous le tapis. Pourquoi devrait-on se contenter de l'appellation « naïve » ? Peut-être que c'est pour être satisfait de ne pas avoir à développer les idées de ce courant de sciences-ci ? (On s’énerve pas, je suis curieux, c'est tout !)
D’ailleurs, regardez : TF1 ne prend pas ses téléspectateurs pour des cons, TF1 s’adapte à la demande du marché (sainte Main invisible du marché priez pour nous) et, progressivement, effacent les programmes intelligents (lesquels ?) pour ne proposer que des trucs de dégénérés, parce que c’est ce qui marche le mieux (en soi pourquoi pas, mais quand Bronner accuse l’anthropologie naïve de ne jamais étaler d’arguments concrets, on se demande pourquoi on devrait alors croire l’auteur sur parole quand il nous assène cette vacherie... sans bien sûr entrer dans le concret avec le moindre exemple… ah si, la recherche Google sur la couleur de la culotte de Julie Gayet sans doute…). Grande découverte. Mais pourquoi ? ¯(ツ)/¯ PARKE KE LE CERVO C COM SA ! Oui d'accord Gérald.
Bref, vous commencez à comprendre là où je veux en venir. Bronner fait fi de tout contexte, prend ce qui l’arrange, prétend clore le débat d’internet, comme il le dit si bien, l’une des créations les plus complexes de l’humanité tant elle foisonne de richesse, le tout sans nuances pour pousser gentiment l’idée que les gens sont des cons qui ne regardent que des nichons et la téléréalité et point ne regardent des émissions culturelles. Moi je fais les trois ! Et alors ? Quel est le problème ? Hé bien, moi je trouve ça méthodologiquement pauvre. À ce titre, c’est très intéressant. Dans la version livre de poche, aux pages 258-259, Bronner nous montre les résultats d’une étude qu’il a menée avec ses petits bras et sa petite tête. Quelle est cette étude : comparer l’audimat sur 1 mois de plusieurs chaînes et classer les spectateurs selon : les fictions grand public, les fictions exigeantes, les documentaires grand public, les documentaires exigeants, les émissions culturelles, le sport, la téléréalité, les séries TV, et les divertissements. Il précise que dans « exigeants », il a toujours rangé des choses qui allaient en défaveur du titre, comme par exemple l’émission Capital sur M6.
Résultat : 86 % de l’audimat est dirigé sur la télévision grand public, 13 % sur la télévision exigeante. Évidemment, vous n’aurez pas le détail de ce que LUI qualifie d’exigeant et de grand public (peut-être, finalement, s’il vient à classer Capital dans la catégorie exigeante c’est qu’il ne comprend rien au principe de causes socio-économiques ?), ni de quelle manière ces programmes ont été regardés, ni par qui ils ont été regardés, ni combien de temps, ni RIEN. Aucun détail. Ça sert juste à dire : regardez, les gens ont le choix et choisissent la bêtise. Pourquoi ? Parce que le cerveau humain est comme ça. Habile, ça permet d’éviter de se poser la question de savoir pourquoi le cerveau est comme ça, question à laquelle tente de répondre les sciences humaines et que Bronner ne souhaite pas ici accomplir.
Récemment, Geoffroy de Lagasnerie proposait que les décisions politiques soient prises par un conseil scientifique, l’idée n’est pas inintéressante en soi, quoique je rejoigne volontiers la critique de Bakounine là-dessus, qui me paraît plutôt solide… mais la meilleure preuve pour contre-argumenter Lagasnerie, c’est de se dire que certains énergumènes ont des titres universitaires et sont quand même des manches. Faut dire aussi que Bronner, selon Wikipedia, travaille pour Conspiracy Watch, et qu'il sait donc quand on complote (de pomme). Internet est selon Bronner, un lieu de radicalisation pour les complotistes des « deux extrêmes ». C'est marrant, moi je vois quand même un puzzle qui prend forme. Après, avec toutes ces pommes et cette complote...
Ceci m’amène à une dernière remarque que je classe volontiers dans le pur spéculatif (après tout, pourquoi devrais-je me gêner de n’être pas rigoureux, visiblement on est deux à faire n’importe quoi), et qui m’amène à poser cette question d’anthropologue naïf : d’où tu parles, camarade ? Parce que je veux bien que le ton soit celui du sociologue qui parle au-dessus de la mêlée, du haut de sa tour, indifférent à cette plèbe idiote qui regarde de la téléréalité et pas Arte, mais toi, camarade Bronner, d’où tu parles ? Quelle est ton rapport à cette fameuse apocalypse cognitive que tu dépeins ? As-tu, toi aussi, fait une recherche sur Google pour savoir quelle était la couleur de la culotte de Julie Gayet quand François Hollande lui faisait une sérénade sur son scooter ? Non bien sûr, tu es sans doute centriste. Tu observes, tu ne juges pas. Dis-moi donc ce que nous apprend Pierre Cerna sur ces gens qui se disent « raisonnables », « au-dessus de la mêlée », qui ne font qu’« observer », et qui sont dans le « juste milieu » ? J'exagère, je sais.
La question, d’où tu parles camarade, au-delà de la rhétorique, est quand même importante. Un type qui se prétend au-dessus de la mêlée, ne vous y trompez pas, est en plein dedans. En soi, pourquoi pas. Vraiment, critiquez les conclusions des auteurs que vous qualifiez de politiquement orientés, leurs biais et leurs méthodes. C’est nécessaire, c’est de la science. Mais ne le faites pas en prétendant être neutre ce faisant. Surtout si on est boiteux au niveau de la méthodologie. Ça saute aux yeux. Oui, oui, les gens sont cons et ne s’instruisent pas devant la télé, oui oui, la télé est purement innocente et ne fait que répondre à la demande. Bah. À d’autres. J’en viens vraiment à me demander si le string de Julie n’est quand même pas plus intéressant que les pseudo-études menées à la va-vite pour surfer sur un petit, éculé mais toujours vendeur « c’était-mieux-avant ».
Bref, dernière question : pourquoi un 2 et pas un 1 après ce que j’ai écrit ?
Simplement, il y a certaines idées qui sont développées qui méritent quand même d’être posées. Bronner expose quand même des thèses scientifiques qui sont intéressantes (les a-t-il bien lues, ça reste une question ouverte, hélas, on voit bien que la confiance qu’on peut lui accorder est maigre quand il se permet de ne pas faire son travail correctement).
Pour conclure, j'écris cette dernière impression qui traverse mon esprit. Quel est, selon moi, le gros problème du livre ? J’avais déjà écrit une razure sur le bouquin de Picq, le fameux paléontologue qui écrivait sans sources. Ici, c’est différent. Le livre emprunte les codes de la rigueur scientifique (références, concepts, données, études), mais les mobilise de manière suffisamment partielle et simplificatrice pour rendre leur usage douteux. Quand on range un courant entier dans l’anthropologie naïve, sur la base de « l’Homo sapiens a le même cerveau depuis 300’000 ans, l’histoire, la culture, et ces merdes-là, ça ne compte pas », comment tu veux que je te prenne au sérieux ? Quelles sont les autres études que tu tronques et que tu simplifies ? Dans le livre, il est donné par exemple que sur les réseaux sociaux, 59 % des gens partagent des articles qu’ils n’ont pas lus. Donc, j’en conclus que soit Bronner a lu tout Adorno, toute l’école de Francfort, et s’est dit que c’était assez pour qualifier cette branche d’« anthropologie naïve » (à contrario donc de son anthropologie à lui qui, elle, est scientifique et sérieuse, n’est-ce pas ?). Soit il a juste lu les titres. Comme 59 % des gens (et ouais, qu’est-ce qui me dit que l’auteur n’est pas dans ce cas-là ? Statistiquement, il y a plus de chances que ce soit le cas… ? ). En résumé, tout le bouquin se demande pourquoi l’être humain choisit de regarder des bêtises ? C’est aussi sur cette notion de choix, socle explicatif privilégié par l’auteur, qu’il est légitime de se questionner. À rebours d’une grande partie des sciences sociales où le concept d’Agency est manié généralement avec prudence, ici il est posé comme un acquis. À une question ouverte par Spinoza, si on n’en retrouve pas même des traces dès la Grèce Antique situées dans leur conception de la tragédie, la question me semble vite expédiée, trop vite expédiée même, pour ne pas trouver cela suspect. Il en oublie qu'il n'y a pas que des hommes dans la formule d'Andrew Ryan :* l'homme choisit, l'esclave obéit*. Es-tu donc bien sûr qu'il n'existe pas d'esclaves ? Pourquoi affirmer si vite qu'il n'y a que des hommes ?