Difficile de ne pas être séduit par le style clair et didactique de
Gérald Bronner. On a l'impression d'être intelligent et de contempler l'histoire de
haut depuis le Néolithique... le titre est accrocheur, peut-être
trouvé par l'éditeur : le ton de l'ouvrage, docte et posé, n'est pas
celui du pamphlet annoncé.
Je reste pourtant sur ma faim. La fonction de sociologue universitaire
nous est avancée pour nous emmener dans une conversation cultivée mais
très généralisante. Si le livre se fait l'éloge de la pensée
rationnelle, il ne teste aucune hypothèse spécifique sur un public
précis, comme pourrait le faire une recherche en sciences sociales, où
chaque affirmation s'appuie sur une statistique sourcée ou une
recherche expérimentale — le risque d'être infirmé par ses propres
travaux étant bien celui de la science.
On est donc proche d'un article bien informé de presse généraliste.
Quasiment toutes les sources m'étaient connues, abondamment relayées
y compris par les grands acteurs du numérique. L'expression « temps
de cerveau disponible », qui revient tout au long du livre, est due à
Patrick le Lay et avait d'ailleurs fait polémique en 2004 — à une
époque où l'on parlait encore de télévision et non de plateformes.
Les angles morts sont nombreux : c'est la limite d'une démarche
visant à piocher les faits alimentant sa thèse dans l'histoire de
l'humanité, sans toujours interroger ses contradictions — notamment
les allers-retours dans l'idée de progrès à l'issue de la seconde
guerre mondiale.
L'opposition entre usage noble et divertissement est convenue : les
gens pouvaient jouer aux cartes, aller à la fête foraine ou à la
pêche bien avant l'essor du numérique. On peut même avancer qu'une
certaine hiérarchie sociale réservait l'usage des concepts à une
élite, confiant les tâches d'exécution aux catégories moins
favorisées. Il y a toujours eu un balancier entre désir d'éduquer
les masses et souci de maintenir en place une élite gouvernante — le
débat sur la généralisation de la lecture, notamment féminine au
XIXème siècle, en est un exemple parlant.
L'ouvrage se teinte parfois d'un certain déclinisme face à la
révolution numérique, sans que ce sentiment soit véritablement étayé.
L'idée de réguler les multinationales du secteur n'a rien de neuf,
et l'UE s'y emploie. À notre échelle individuelle, se protéger des
mésusages du numérique relève du même constat d'évidence. le livre
n'était peut-être pas indispensable pour le savoir, ou du moins
prend-il un très gros marteau pour enfoncer un bien petit clou !