« Si je cherchais à cerner en deux mots l’image de notre vie, je dirais volontiers qu’elle était solide et légère. »
Voilà qui peut parfaitement résumer Au plaisir de Dieu de Jean d’Ormesson. Sa plume prend toute sa consistance par la description légère et presque détachée de l’effondrement de son monde.
Dans son monde, la famille constitue un tout plus important que les individus qui la composent. Car avec le temps, l’individu périt, tandis que la famille perpétue valeurs et traditions.
Centre de la vie de famille, le château représente l’incarnation même du nom, la mythologie colorant l’existence. Le château transcende l’individu, le château reste dans le temps, il incarne un lieu où demeurer, un lieu singulier et esthétique. C’est le socle sur lequel la famille se pose, comme ce grand-père.
Dans sa devise même : Au plaisir de Dieu, cette famille s’abandonne à Dieu, et abandonne sa liberté à Dieu. La monarchie, l’église, le catholicisme, la foi : autant de valeurs s’inscrivant dans une éternité auquel cette famille appartient.
Préférant le confort de le tradition et de la stabilité du passé, au mouvement turbulent de l’avenir incertain, cette famille avait pour ennemi ultime le temps. Le temps qui efface le passé, le temps s’écoulant comme un fleuve héraclitéen, le temps apportant l’usure, le changement, le déclin et la destruction. Mais le temps triomphe contre l’éternité, contre cette famille éternelle.
Ainsi, cette famille, ce temps révolu, cette époque sont morts. Rien ne peut ressusciter ce monde. Si, dans le Guépard de Visconti, les personnages constatent l’effondrement de leur monde et parviennent à sauver quelques aspects de l’aristocratie à coup de concession face à cette bourgeoisie clownesque et mal éduquée, dans Au plaisir de Dieu, le constat semble plus amer : rien ne peut sauver cet effondrement. Le narrateur pose un constat, un regard détaché concernant le déclin de son monde, face à l’émergence d’un monde moderne dont il n’est pas acteur. Il est désabusé, et se sait le dernier d’un monde : «comment nier que, dans un sens, nous incarnions la mort puisque notre but avoué était d’arrêter le temps ? ». Personne ne pourra plus parler de cette vie, car personne ne l’aura connue, on pourra l’inventer, et recréer par le prisme des écrits de l’histoire mais jamais plus s’en souvenir.
Alors, c’est peut-être par ce témoignage que le narrateur sauve son monde. A la différence du Guépard qui, « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change », le narrateur nous scelle un témoignage d’une éternité déjà morte : « j’ai essayé de dépeindre la lutte de ce qui s’obstinait à rester stable contre les fluctuations de la mode, du progrès et du temps, et le triomphe du temps sur notre éternité. »