Très gros livre que celui-là. Avant qu’il ne devînt le Duce s’étend sur la période socialiste de Mussolini et le tout début du fascisme, jusqu’aux élections législatives de novembre 1919. C'est une étude d’Emilio Gentile, l’un des experts majeurs au monde sur le sujet. Sa méthode de travail : citer les sources, les unes après les autres, les commenter à peine : il enchaîne, articule les discours de Mussolini, les articles qu’il écrit, les lettres qu’il échange, de manière strictement chronologique… L’effet de cumul est radical : on a l’impression de lire le journal intime d'un homme.
UN HOMME EN COLÈRE
Il y a un petit chapitre dédié à la période antérieure, l’enfance et le jeune âge adulte, où l’on voit déjà se mettre en place des éléments de la personnalité : l’esprit rebelle et contestataire, la rancune sociale, l’ambition et une sorte d’avidité intellectuelle et d’expériences. Vu l’héritage familial très à gauche, le jeune Mussolini finit par entrer en politique — pas vraiment par hasard. Il coche toutes les cases : anticapitaliste, anti-bourgeois, antinationaliste, anticlérical, anti-colonialiste, et avec sa personnalité d’étonnante, il grimpe en flèche au sein du Parti socialiste. Il est révolutionnaire quand le parti s’est embourgeoisé, jeune quand il est dominé par un esprit pantouflard, moderne quand tout transpire le XIXe siècle : il est donc l’étoile montante de la gauche radicale. Il entre au bureau national, et on lui confie le journal du parti, l’Avanti, et il est parti pour « tout casser » : il veut créer une Italie nouvelle, qui balaiera l’ancienne.
LE VRAI SUJET : COMMENT CHANGE UN HOMME
À partir de 1912, on sait que la guerre approche, et Mussolini en est un adversaire acharné. Au début, surtout, quand l’Italie est supposément l’alliée de l’Autriche-Hongrie et de l’Allemagne. Mais peu à peu, il vacille, et Emilio Gentile le montre très bien : il se dit que la guerre, dans l’autre camp, est une option. C’est l’occasion de régler leur compte aux empires réactionnaires, c’est l’occasion de fracasser les prisons des peuples, et de réussir la révolution en Italie… Et puis partout dans les démocraties, la gauche a rejoint la cause guerre, dès 1914. Mussolini finit par se prononcer pour la guerre, contre son camp, est viré du PS et du journal, et part à l’aventure solo. Un homme comme lui, qui marche à la rage et à la revanche, c’est pas ça qui va l’effrayer : il fonde donc son journal, Il Popolo d’Italia, qu’il déclare « quotidien socialiste ». Parce que bien que tout change, lui maintient le cap politique et social : il reste socialiste, veut prouver que la guerre peut être socialiste. Sauf que la guerre, il finit par y aller, et là, il subit son seul véritable changement de valeur : il abjure la lutte des classes, puisqu’il a vu les ouvriers et les bourgeois combattre ensemble, et c’est la nation qui les a réconciliés et a conduit l’Italie à la victoire contre l’ancien ennemi de toujours, l’Autriche. La nouvelle Italie qui naît de la victoire doit donc reposer sur la concorde des classes, au profit de la nation dans toutes ses strates. Mais attention : le Mussolini patriote est toujours d’ultra-gauche : il veut les 40h, la retraite, la sécu, la confiscation des biens de l’Église, une loi façon 1905, la saisie des profits de guerre… Il ne réclame plus la révolution uniquement parce qu’il pense que « l’esprit des tranchées » va finir par balayer toute la vieille classe politique, et que le peuple pourra tout obtenir, pas besoin de se fâcher.
LE PARI RATÉ
Emilio Gentile montre bien le pari politique de Mussolini dans l’après-guerre : il essaie de se positionner en guide pour les 3 millions de vétérans qui vont rentrer, et qui vont imposer une révolution pacifique au vieil État monarchique. C’est tout le malentendu mussolinien : personne ne va le suivre, à part une petite frange d’anciens combattants, qui vont confluer dans le parti qu’il fonde : les faisceaux de combat. Une minorité patriote, avec la tête encore au front, qui a la gâchette facile, et qui veut une révolution sociale. Une minorité très faible, sans ancrage à l’échelle nationale, qui fait du bruit, qui peut fasciner parce que Mussolini fascine autant qu’il repousse, mais qui se fait broyer aux élections législatives de novembre 1919. Le pays qui, contrairement à ce que s’imaginait Mussolini, veut oublier la guerre et pense au pain, a voté massivement pour le parti socialiste, tandis qu’en face, les électeurs effrayés par la perspective d’une Révolution d’octobre en Italie, se rabattent sur les partis conservateurs ou libéraux. Mussolini qui essayait de se faufiler, de constituer un front de gauche non révolutionnaire, est balayé par le vote utile, broyé « entre les noirs et les rouges », entre « les deux Vaticans, de Rome et de Moscou », pour reprendre ses expressions.
PAS DE TÉLÉOLOGIE
Emilio Gentile finit son livre sur un gros point d’interrogation, qui est celui de son personnage : Mussolini pense tout abandonner et partir en voyage, tellement il est déçu. Il se demande ce qu’il va devenir. L’écriture absolument chronologique de l’auteur, et sa méthode granitiquement documentaire, glacialement neutre, fait qu’on reste collé au personnage, et qu’on a, à ce moment, et comme lui, aucune idée de la suite, puisque Gentile ne la devance jamais. Il n’explique jamais le « présent » qu’il décrit par les faits qui lui succéderont des années ou décennies après. Ça rend d’autant plus frappant le caractère insensé de l’Histoire : rien au moment où le livre se termine n’invoque 1945, ni 1940, ni 1936, 1929 ou 1925, ni même 1922 et la transformation du parti fasciste en machine de guerre civile dans les deux années qui suivent. Et pourtant, les actes fondateurs du fascisme historique sont jetés, le personnage est là, les concepts aussi, en ordre épars, mais on n’a pas la suite de la transformation : les faits, rencontres ou sauts psychologiques qui la précipiteront ne se sont pas encore manifestés, on doit ATTENDRE L’HISTOIRE avec respect (au lieu de se la spoiler idéologiquement par l’outil téléologique). Passionnant et déstabilisant.
Les plus
- Emilio Gentile et sa méthodo de parrain
- l’impression que laisse le livre : celle d’avoir tellement appris quand on croyait déjà savoir
- l’incroyable rapport policier sur la psychologie de Mussolini, en fin de livre
Les moins
- le papier est pas ouf’
- Gentile évoque la complexité de la situation économique de l’après-guerre, on aimerait des chiffres et des faits.