La famille Bandini va mal. Il faut dire qu’être maçon en plein hiver dans le Colorado n’est pas la meilleure façon de faire rentrer un salaire régulier à la maison. Svevo, le paternel, compte sur l’arrivée prochaine du printemps pour se remettre à l’ouvrage. En attendant il perd le peu d’argent du foyer au poker. Joueur et coureur, ce Svevo est un fieffé salopard qui mène la vie dure aux siens. La mère, Maria, voit son ardoise chez l’épicier augmenter de jour en jour : « Bon Dieu, […] va falloir songer à me rembourser c’crédit Mme Bandini ! Ça peut plus durer. Vous m’avez pas donné un seul centime depuis le mois de septembre. » Une mère bigote, toujours le rosaire à la main, victime des frasques de son incontrôlable mari et qui ne lui pardonnera pas de disparaître du jour au lendemain pour, croit-elle, se jeter dans les bras d’une richissime veuve. Quant aux trois frangins Bandini, s’ils fréquentent l’école catholique du coin, ce ne sont pas des anges. Arturo, l’aîné, est un sale gosse qui multiplie les bêtises. En proie aux remords, il passe son temps à se demander si ses péchés sont véniels ou mortels. Heureusement, un tour au confessionnal et une absolution rapide effacent ses tourments : « Ils étaient potes, Dieu et lui ; Dieu était un sacré chic type. » Une drôle de famille pour laquelle il est bien difficile de ressentir la moindre empathie.
Chronique en grande partie autobiographique d’une tribu italo-américaine tirant le diable par la queue au cœur des années 20, Bandini est un roman plein de verve. Une galerie de personnages principaux truculents ou détestables et quelques seconds rôles pas piqués des hannetons pimentent ce récit où se côtoient en permanence humour et méchanceté.
Ayant lu Bandini au début des années 90, je me demandais si j’y trouverais aujourd’hui le même plaisir qu’à l’époque. Quand on est étudiant en lettres modernes, que l’université restreint vos lectures aux grands classiques et que vous tombez sur Fante, le choc est énorme. Découvrir la littérature américaine avec lui, c’est un peu comme quand vos parents vous lâchent la main à l’entrée du grand bain, ça fait un peu peur mais en même temps c’est tellement grisant. Vingt ans plus tard, alors que mes lectures « américaines » se comptent par centaines, l’effet n’est évidemment plus même. Il n’y a plus de surprise et j’ai trouvé quelques longueurs mais je ressors néanmoins de ce roman avec la confirmation que Fante restera à jamais un des chouchous de ma bibliothèque personnelle. Le ton du narrateur, plein de fiel, d’ironie et d’acidité me convient parfaitement. Et que dire de ces personnages qui s’emportent pour un rien, sont le plus souvent d’une totale mauvaise foi et voient constamment midi à leur porte. L’écriture est fluide, proche d’une certaine forme d’oralité et par moments des passages presque lyriques font prendre de la hauteur à l’’ensemble. En un mot comme en cent, je suis toujours fan !