Arturo Bandini attend le printemps tandis que la ville dort sous un épais manteau de neige et que les âmes vivotent dans la misère. Pas de soleil, pas de travail pour le père démissionnaire et bagarreur. Ne restent que les interminables prières de la mère, dévote contre vents et marées, désespérément passive mais formidablement aimante.
Alors Arturo Bandini, alter ego assumé de son créateur, attend le printemps et ses promesses doucereuses, ses rêves de gloire et d'amour, de consécration, de changement, échappatoire.
Bandini est une lente plongée, cadencée par le rythme monocorde des jours miséreux, dans le désespoir d'une communauté prise au piège au pays de l'accomplissement personnel, cette chimère de réussite traînant à son cou la ribambelle d'idéalistes en mal d'avenir qui constitue l'entourage d'Arturo.
À travers le prisme grossier de l'adolescence vagabonde - son adolescence - Fante dissèque le monstre de l'auto-mutilation familiale et communautaire, pointe d'un doigt vengeur les failles d'un rêve américain mis à mal par la récession. La fougueuse jeunesse stigmatise, prend moult raccourcis, caricature, rogne les angles. Mais ne ment pas. Ask the dust, par son approche mature, adulte, recouvrait délicatement les cloaques de Los Angeles d'un vernis, si fin fut il, d'humour noir bien dosé et de recul salvateur. Il n'en est rien ici. Car la jeunesse n'est qu'extrêmes et jusqu'au-boutisme, sentiments purs et entiers, sans peur du ridicule.
Ridicule qui confine à la honte mais qui n'effraie en rien Fante.
Ask the dust révéla à l'Amérique un grand bonhomme qui, déjà, n'avait pas peur d'exister sur manuscrit, d'offrir son intimité au monde sans fard aucun, sans peur, sans détour. Un écrivain hors normes, révolutionnaire en son genre et en son temps.
Bandini va plus loin encore, poussant l'autodérision au rang d'art, de thérapie collective.
Bandini est toute l'intimité d'un homme et d'une famille couchée sur papier. Malgré les omissions, malgré le recours à l'alter ego, c'est le cœur d'un être qui bat en ces pages miraculeuses, îlot de pure honnêteté au sein d'une littérature américaine alors en quête d'identité.
Il en faut du courage pour se livrer ainsi, pour léguer à ses contemporains ses pires hontes et ses plus tragiques faiblesses, ses plus beaux amours - qui n'en sont que plus charmants, exacerbés du contraste avec les mauvais penchants du jeune Arturo - ses premières désillusions. C'est ainsi qu'écrit John Fante. Avec un courage infini, démesuré. Il écrit le quotidien, le banal, l'anodin avec ses tripes, donne à ces simples instants, passablement oubliables, une aura de splendide humanité.
Le tout enrobé d'un style incomparable. Chaque mot, chaque phrase est un bloc massif de sens. Nulle dérive ou égarement poétique. Seul compte l'impact textuel, l'occupation de l'espace écrit (Fante est précurseur en ce domaine), la phrase assimilée à l'action, douée d'une once pugnace de vie propre.
En l'espace de deux romans, à peine reconnus en leur temps, John Fante a redonné vie à la littérature américaine.
Deux bêtes histoires quotidiennes enjolivées, triturées, malmenées mais plus touchantes que la savante poésie à venir des beats - là où Kerouac et consorts s'évertueront à embellir leur prose d'incursions poétiques, Fante peint brutalement l'image vraie de son univers, la force vitale du commun - plus directes que les premières bafouilles Bukowskiennes. Bukowski, dont la naissance littéraire doit beaucoup au charme d'Arturo Bandini. Bukowski qui fera sienne la démarche viscérale de cet auteur par qui la vérité arrive, mènera plus loin encore sa quête du parfait dénuement, pour les résultats que l'on sait.
Fante est à la prose américaine ce que Whitman est à sa poésie, un créateur unique, tourmenté mais sûr de lui, de son dessein, le père d'une génération.