Alexandre Vialatte nous a hélas gratifié de très peu de romans, et si sa renommée a atteint vos oreilles ce sera peut-être pour ses talents de traducteur, qui lui ont valu le titre enviable de Meilleur Traducteur français de Kafka (enfin les kafkaïstes hardcore ne sont pas d'accord vu qu'il paraît que le traducteur n'a ici pas su tout à fait s'effacer devant le Maître).
Ou alors, comme moi votre attention aura été attirée par l'amour plumiti-filial que lui vouait Desproges et ses chroniques sur la nature dans diverses éditions des hautes cimes telles que Montagne Mag.


D'aucuns considèrent ses élucubrations rurales d'une sympathie bonhomme, comme une sorte d'hybride entre F'murr et Pagnol. Grosse erreur. Déjà, F'murr et Pagnol ont leur génie propre. Ensuite, Vialatte est un observateur attentif de l'humain en tant qu'espèce, un humanologue plus qu'un sociologue, et encore, dans la catégorie sagace et goguenard. Ainsi l'objet de son attention n'est pas tant le monde des bêtes. Ou disons plutôt que dans le monde des bêtes se trouve un drôle d'oiseau que l'on appelle l'homme.



Le homard est un animal paisible qui devient d'un beau rouge à la cuisson. Il demande à être plongé vivant dans l'eau bouillante. Il l'exige même, d'après les livres de cuisine.
La vérité est plus nuancée. Elle ressort parfaitement du charmant épisode qu'avait rimé l'un de nos confrères et qui montrait les démêlés d'un homard au soir de sa vie avec une Américaine hésitante : "Une Américaine
Était incertaine
Quant à la façon de cuire un homard.
- Si nous remettions la chose à plus tard ?...
Disait le homard
A l'Américaine."
On voit par là que le homard n'aspire à la cuisson que comme le chrétien au Ciel. Le chrétien désire le Ciel, mais le plus tard possible. Ce récit fait ressortir la présence d'esprit du homard. Elle s'y montre à son avantage. Précisons de plus que le homard n'aboie pas et qu'il a l'expérience des abîmes de la mer, ce qui le rend très supérieur au chien, et décidait Nerval à le promener en laisse, plutôt qu'un caniche ou un bouledogue, dans le jardin du Palais-Royal.
Enfin, le homard est gaucher. Sa pince gauche est bien plus développée que sa pince droite. A moins toutefois qu'il n'ait l'esprit de contradiction, et, dans ce cas, sa pince droite est de beaucoup la plus forte. De toute façon il n'est pas ambidextre. Ou plutôt il l'est en naissant. Mais il passe sa vie misérable à se coincer les pinces dans toutes sortes de pièges. Si bien qu'il les perd constamment. Tantôt c'est l'une tantôt c'est l'autre. Comme elles repoussent au contraire des bras de l'homme (le bras de l'homme ne repousse jamais), la dernière en date est plus petite, si bien que le homard ressemble au célèbre empereur Guillaume II, qui avait un bras plus petit que l'autre. Il ne put jamais se servir également des deux mains.


claucloc
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le 18 avr. 2019

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