Bleuets commence ainsi : Maggie Nelson est tombée amoureuse de la couleur bleue “comme on tombe dans les rets d’un sortilège” (p. 9). Les 239 fragments qui suivent cette annonce dissèquent cette passion, cette obsession pour le bleu sous la forme d’une méditation pascalienne, à partir d'artefacts très variés : l’album Blue de Joni Mitchell (chef d’œuvre), le bleu Klein, une chanson de Leonard Cohen sur son manteau bleu troué, la peintre post-impressionniste Joan Mitchell, mais aussi les Touaregs, et bien sûr la chrétienté (qui associa le bleu, avant Marie, à l’Antéchrist)...
Qu’en est-il ressorti ? Une illusion choisie, pourrait-on dire. Que chaque objet bleu soit une sorte de buisson ardent, un code destiné à un seul agent, une croix sur une carte trop vaste pour être entièrement déployée mais qui contiendrait tout l’univers connu. En quoi les lambeaux bleus des sacs-poubelles pris dans les branchages ou les bâches bleu vif battant au-dessus de n’importe quel étal de poissonnier à travers le monde sont-ils, par essence, les empreintes de Dieu ? Je vais tenter de l’expliquer. (p. 9, fragment 3)
C’est tout petit et très dense – en cela bien servi par les excellentes éditions du Sous-sol –, on ne comprend pas toujours ce qu’on lit ni dans quel ordre ça nous est donné mais ce n’est pas grave. Pascal est en exergue (“Et quand cela serait vrai, nous n’estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine”), ses Pensées hantent Bleuets, d’ailleurs il est beaucoup question de Dieu dans ce recueil, contrairement aux Argonautes. Il y a déjà beaucoup de baise, l’amour pour Harry, Wittgenstein, mais aussi bien d’autres références : Goethe et son Werther (comme dans les Fragments de Barthes, tiens...), Emerson, Platon, Gertrude Stein... Son érudition n’occulte jamais son sens de la poésie :
La première fois que j’ai entendu parler du cyanomètre, je me suis figuré une machine compliquée pourvue de cadrans, de manivelles et de boutons. Mais ce que Saussure a en fait “inventé” était une charte en carton comportant cinquante-trois carrés découpés le long de cinquante-trois échantillons de bleu numérotés, ou “nuances”, ainsi qu’il les appelait : il suffit de brandir le carton au ciel et de trouver, au mieux de ses capacités, l’échantillon qui correspond. Comme dans le Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent de Humboldt (1807-1834) : “Nous observâmes avec admiration l’azur du ciel. Son intensité au zénith nous parut correspondre au 41e degré du cyanomètre.” Si cette phrase me procure un grand plaisir, elle ne nous avance en rien – qu'il s’agisse de connaissance, ou de beauté. (p. 42, fragment 106)
C’est ce qui me plaît le plus chez Maggie Nelson, sa capacité et son aisance à passer d’un registre l’autre sans sourciller ni crier gare. Au fragment 235, elle cite l’immense chanteuse folk Emmylou Harris, et au 236 Merleau-Ponty parlant de Cézanne. La non-fiction est en train de devenir un genre littéraire à la mode. Tant qu’il est pratiqué par des professionnelles de la chose comme Maggie Nelson, j’en redemande.