Bien obligé, pour commencer, de spoiler le plus beau mystère de Bois II : le sens de son étrange titre qui désigne « seulement » (j’en ai presque été déçu, moi qui ne savais rien du sujet de ce roman) une zone industrielle, celle où est campée l’usine Stecma où se déroule à huis-clos l’intégralité du récit. Une usine comme tant d’autres qui, depuis la fin des trente glorieuses, ne cesse de péricliter, de tomber de rachats en relances, de plans sociaux en relocalisations, perdant à chaque fois quelques dizaines d’ouvriers. Ce matin de 2007, le patron, Mangin, fait le déplacement pour rencontrer le personnel. Tout le monde le pressent, ce qui va s’ouvrir est la négociation de la dernière chance.
L’histoire est bien connue, basée sur quelques cas réels qui nourrissent la fiction bien renseignée d’Elisabeth Filhol, qui se déploie en faisant la part belle au collectif, le « on » l’emportant sur une narration à la première personne discrète. Ni cette narration à plusieurs corps ni la façon dont la situation se tend, de manière finalement assez prévisible, ne sont le principal atout de Bois II. Celui-ci est plutôt à chercher dans la façon bien à elle qu’a Elisabeth Filhol d’embrasser de vastes temporalités, de faire se rejoindre le temps ramassé de cette journée cruciale et les décennies d’exploitation de l’usine, le temps long des lignées d’ouvriers qui ont donné toutes leurs forces à ce bassin industriel, et même les temps géologiques qui ont vu naître l’ardoise, première richesse minière de la zone d’implantation de la Stecma. Une manière d’élargir la focale du récit qui était également à l’œuvre dans son roman suivant, le superbe Doggerland (que je recommanderais beaucoup plus chaudement) et qui donne tout son intérêt à un roman qui, sans cela, aurait l’air assez convenu.