C’est peut-être la première fois qu’un blurb fonctionne sur moi : il y a un mot gentil d’Ali Hazelwood en quatrième de couv, j’ai lu le livre sur cette promesse, et en sors absolument ravi. Book Lovers est une rom com dans la plus pure tradition moderne, c’est-à-dire une rom com meta, au carré. Emily Henry, dont je vais m’empresser de lire les autres livres, maîtrise à la perfection les codes narratifs, tropes et autres clichés littéraires du genre, les intègre dans son écriture avec des pirouettes discrètes et élégantes qui démontrent sa maestria, s’attirant la connivence du lecteur sans le sortir du pacte narratif du roman :
– Chastity et moi, on veut… / Je ne fais pas exprès – je ne veux pas être blessante – d’éclater de rire en découvrant son prénom. C’est juste que, lorsque des événements si tragiquement drôles se produisent, je sors de mon corps. Je les regarde se dérouler de l’extérieur, et je me dis : Vraiment ? C’est ce que l’univers a décidé ? Pas très subtil, si ? (p. 15)
Je vois la scène se dérouler comme si elle arrivait à quelqu’un d’autre. Comme si je la lisais, et, au fond de mon esprit, je ne peux pas m’empêcher de penser : Ce genre de trucs n’arrive jamais. Sauf que, apparemment, si. Les tropes viennent bien de quelque part, et il s’avère que, depuis des temps immémoriaux, les femmes ont dansé sur de la country qui grésille avec des architectes-charpentiers sexy, alors que des ombres profondes engloutissent de pittoresques vallées, le tout accompagné par le chant des criquets en lieu et place de violons. (p. 229)
Le passage obligé de la description physique (élogieuse) des potentiels love interests masculins est très habilement détourné :
À présent, pourtant, je reste à le contempler, muette, euphorique, l’homme le plus sublime que j’aie jamais vu. Des cheveux d’un blond doré, une mâchoire carrée, et une barbe qui parvient à être hirsute sans paraître négligée. Il est musculeux – le mot surgit dans mon esprit, issu d’une vie entière passée à éplucher les couvertures des vieux Harlequin de ma mère –, sa chemise (en flanelle) ajustée, les manches remontées sur ses avant-bras hâlés. (p. 54)
Je n’ai jamais adoré les romances de petite ville que lisait maman autant que Libby, mais je les ai suffisamment appréciées tout de même pour que ce ne doive pas être une surprise de penser aussitôt : Il a une odeur de pin et de pluie qui arrive. Mais ça m’étonne quand même, car dans la vraie vie, les hommes ne sentent pas comme ça. (p. 55)
Dans sa structure, Book Lovers s’inscrit dans les tropes vieux comme la rom com de l'ennemies-to-lovers et small town : Nora Stephens, agent littéraire new yorkaise froide aux dents aiguisées (surnommée « le Requin » dans le milieu), se retrouve embarquée par sa petite sœur chérie, Libby, pour un mois de vacances à Sunshine Falls, une petite ville de la campagne américaine qui se trouve être le lieu d’un best-seller d’une autrice que représente Nora, L’Occasion d’une vie. Évidemment, Nora va rencontrer des locaux, travailleurs manuels virils avec des chemises en flanelle, mais surtout son ennemi juré du monde de l’édition, Charlie Lastra, éditeur pince-sans-rire qui avait justement refusé de publier L’Occasion d’une vie, et qui se trouve être un gars du cru.
Tout ça serait assez banal sans les nombreux artifices qu’Henry met en place pour enrichir son fil principal et l’enchevêtrer dans des intrigues secondaires qui le complètent parfaitement, sans que ce soit artificiel : le difficile deuil de leur mère, le rapport de Nora à l’amour, leur relation de sœurs, et le mystère principal du livre (écrit du point de vue de Nora), la véritable raison de ce mois de vacances. Pourquoi sa sœur, enceinte d’un troisième enfant, l’a-t-elle traînée de force ici ? Pourquoi l’oblige-t-elle à réaliser les items d’une liste d’activités soi-disant propres aux petites villes (faire du cheval, dater des locaux, sauver un petit commerce…) ?
Rien n’est tout à fait évident et Henry mène son roman et son lecteur avec beaucoup de talent, on sent qu’elle a de la bouteille. L’humour est bien dosé et très efficace (« – La naissance, c’est une forme de mort, déclare-t-elle en se frottant le ventre. La mort du soi. La mort du sommeil. La mort de ta capacité à rigoler sans pisser un peu en même temps », p. 39), il y a plein de jeux de mots sur les noms des commerces de Sunshine Falls (le restaurant Papa Bronze, le café Kahwa Sutra – noms qu’il faut attribuer à la traductrice Claire Allouch, en VO « Poppa Squat » et « Mug + Shot ») et surtout, la blague qui m’a fait le plus rire : l’appli de rencontre sur laquelle Libby inscrit Nora, qui donne lieu à quelques blagues sur deux chapitres, s’appelle « Mariage des Âmes, des Mentalités et Affinités Naturelles » (soit MAMAN, plus riche que « Marriage of Minds » ou MOM en VO). Je trouve que ce petit running gag vient très intelligemment contrebalancer le fond psychanalytique assez poussé de l’intrigue :
– Tu crois que c’est pour ça qu’ils l’ont appelée comme ça ? Pour qu’on puisse dire : « On s’est rencontrés grâce à MAMAN » ? (p. 170).
Dans une littérature aussi référencée que la New Romance, et a fortiori la rom com, il est difficile de produire une œuvre foncièrement originale. Ce n’est pas l’ambition de Book Lovers, qui se contente d’exceller dans chacun des schèmes qu’il emprunte au grand répertoire du genre : le monde de l’édition en toile de fond, l’opposition New York / petite ville, la figure de la citadine, le deuil, la sororité… Je n’en demande pas plus.