Bravoure
6.4
Bravoure

livre de Emmanuel Carrère (2008)

«Bravoure» est l’exemple type du roman où l’on trouve de curieuses ambiguïtés: mélange des points de vue et des voix, construction mouvante et baroque. Toutefois, Emmanuel CARRERE semble savoir encore une fois où diriger sa plume. Inévitablement, le lecteur qualifiera ce récit de complexe .et sophistiqué à l’extrême, obscure jusque dans la profondeur. Comme s’il fallait à tout prix, dans ce qui ressemble à un exercice de style, prouver sa valeur, sa virtuosité. «Bravoure» pourrait constituer dans la carrière de l’auteur, le livre qu’il faut nécessairement écrire pour s’en débarrasser, pour se permettre d’écrire les autres. Se donner de la force pour les suivants. Un pur acte de bravoure en somme. Ce que je vais dire n’engage que moi, mais tout me laisse à croire que le romancier souffre quand il écrit. Prenons le cas de «l’adversaire» ou du «Roman russe», j’y vois de la douleur. Mais, revenons à «Bravoure». Comment saisir la part d’activité et de passivité dans la création littéraire? Comment savoir d’où vient ce qui est écrit et qui, exactement, l’écrit? Quelle est la part de concentration, d’effort, de spontanéité, de liberté, de déterminisme ou d’abandon? En fait, c’est bien à la lumière de ces interrogations qu’il faut accepter que rêve et réalité s’épousent dans ce roman, car cette confusion est bien celle de l’indétermination de la volonté créatrice, l’acte qui en découle. Et comme on le sent depuis Aurélia, qui ne cesse d’irradier le récit, on ne saurait pénétrer dans le récit sans frémir.
«Maintenant qu’elle est mienne de part son origine, qu’elle émanait de moi, je tremblais qu’elle m’échappât. Dieu, s’il existe, connaît-il ce sentiment que j’avais éprouvé si fort, la première nuit, en faisant l’amour avec Elizabeth ressuscitée: on aime et on possède sans trop d’inquiétude ce qui n’est pas à soi. Mais dès lors qu’un être vous doit toute l’existence, il devient atrocement étranger. Nul n’est plus désarmé qu’un démiurge. C’est ainsi qu’Elizabeth, apparemment inchangée, m’épouvantait. Comment mon œuvre allait-elle me traiter?» Extrait de l’intuition forte de Frankenstein lorsqu’il redonne vie à sa femme.
Evidemment, on connaît à peu près l’histoire de Frankenstein, ce docteur qui réussit à créer un être monstrueux et à lui insuffler la vie. Devenue incontrôlable criminelle, la créature se retrouve traquée par le créateur. «Bravoure» est l’histoire et le redoublement de ce mystère, et CARRERE, avec sa plume, a réussi un coup de maître.
Tempuslegendae
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le 17 oct. 2013

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