Jean-Paul Nozière revisite avec cette œuvre adroite un thème bien connu du roman et du film noirs, ainsi que du western: celui de la petite ville tenue par un potentat, minée par les secrets, où l'étranger est spontanément vu comme suspect.
L'auteur sait parfaitement restituer l'atmosphère d'une cité étouffée par la chaleur et les non-dits, avec ses laissés-pour-compte, où la pourriture règne tant au sens figuré qu'au sens propre (!), puisque l'atmosphère y est empuantie par l'immense décharge locale (on était encore loin du temps du tri sélectif, c'était plutôt celui du vrac). Mais il prend à rebours les canons du genre avec un modèle d'épure, sans être austère pour autant: peu de personnages, peu d'action, un récit assez bref. Il manipule son lecteur comme Salfaro, son protagoniste photo-reporter, est lui aussi manipulé dès le début, ainsi qu'il l'apprendra dans un dénouement aussi ramassé que dense. Si tout semblait y concourir, il n'y aura pas de final spectaculaire, pas de vérité éclatant au grand jour, et, pire !, pas de réel changement; le lecteur aura tout de même le privilège de connaître la vérité et de savoir que le salaud de l'histoire s'est vu rendre la monnaie de sa pièce. Ce peut être frustrant, c'est en tout cas l'occasion pour Nozière de composer un récit captivant et plein de justesse, sans lourdeurs.
Ce qui sous-tend cette histoire est en fait le thème de l'absence. Absence de cette "Famille" anonyme qui tient la ville mais n'apparaît jamais, jusqu'à devenir une sorte d'abstraction kafkaïenne. Absence de Mahé, la femme de Salfaro, partie sans prévenir mais avec leur petite fille, ce qui a envoyé au tapis le photo-reporter. De Mahé, Salfaro glisse vers une autre absente: la jeune et jolie Betty, l'arlésienne du roman, réduite à un portrait photographique et indirectement responsable de sa venue sur place; plutôt qu'un reportage, élucider sa disparition mystérieuse sera le véritable but du séjour de Salfaro dans la si peu attractive ville de St-Egève. Absence enfin de Salfaro aux autres et à lui-même, et c'est une des réussites de Nozière d'avoir su rendre attachant dans sa faiblesse ce personnage velléitaire et instable qui est le vis-à-vis du lecteur. Car Salfaro n'est ni un justicier ni un héros, à peine un témoin, peut-être seulement un simple observateur; mari et père absent, il a calqué sa vie privée sur sa vie professionnelle: il arrive, il photographie, il repart. Son existence semble ainsi n'être qu'une série de fuites, sans rien de durable ni de profond, et c'est peut-être ce qui explique sa fascination pour Betty, qui est un double inversé lui rappelant peut-être ce qu'il fut jadis: un idéaliste qui croyait que ses photos pourraient changer l'ordre des choses, au moins localement, et qui ne prenait pas plus de recul qu'il n'en fallait pour photographier.
A l'origine destiné à la jeunesse, "Bye-bye Betty" est un roman où Nozière nous surprend et livre une intrigue habile et fluide, malgré le pessimisme certain qui l'imprègne.