Condition humaine ou comédie humaine ?

Noémie est une jeune artiste peintre de 24 ans, qui a eu une liaison de quelques mois avec Geoffrey, architecte de 52 ans et, pour son plus grand malheur, fils de Jeanne. Quand elle rompt avec lui, elle écrit une lettre d’excuse à sa mère. Si le bien fondé de la démarche pose déjà question, les premiers échanges entre les deux femmes, et par leur biais, entre deux générations, sont plus encore dérangeants, presque malsains. Les mots durs qu’elles s’envoient, les insultes à peine voilées, le mépris et le dédain qu’elles se jettent contrastent avec ce besoin presque primitif qu’elles semblent ressentir à s’écrire. Pourtant, peu à peu, le ton se fait plus doux, plus tendre. Elles s’apprivoisent, se livrent, se charment. Leurs points communs ? Leur style suranné, la crudité de leurs propos, et bien sûr, Geoffrey. Geoffrey, qui sans le savoir, sans le vouloir, est devenu objet de haine et de convoitise, le centre d’une amitié presque passionnelle entre son ancienne amante et sa mère, le plat principal d’une machination folle. Son crime ? Pour Noémie, ne pas jeter son âme à ses pieds, ne pas la laisser écraser sa dignité, souiller son humanité, avoir l’audace et l’orgueil de ne pas s’aliéner de douleur à l’évocation de son seul nom, de ne pas contester leur rupture, de ne rien faire pour la reconquérir. Pour Jeanne, être né de son mari, et non de l’homme dont elle était jadis amoureuse décédé dans un accident, en somme de ne pas être un fruit d’amour mais la pomme pourrie des convenances.


Qualifié par la critique de « sauvage roman d’amour », le dernier roman de Régis Jauffret Cannibales, publié chez Seuil, fait partie de la rentrée littéraire de 2016. Faciles à lire, ses quelques 200 pages sont effectivement sauvages, carnassières, mais de là à parler d’amour… ? Nous voici propulsés dans l’intimité de deux femmes manipulatrices qui se comprennent, se répondent, trop heureuses de parler enfin librement, ouvertement. Jeanne est une mère dénaturée, qui fait payer son désamour pour son mari à son fils en projetant de le cuisiner. Les femmes rejettent ici la figure maternelle qu’on leur prête bien souvent, les chattes sortent leurs griffes et c’est cet homme, symbole s’il en est de la masculinité, qui en fera les frais. Pourtant, si la logique côtoie l’absurdité, la lenteur la vivacité, la tendresse le carnassier, Cannibales, ne propose pas de résolution. Les procédés varient, mais le roman fait du surplace, les pistes propices à une vraie trame narrative sont abandonnées sitôt qu’évoquées. On assiste à un assemblage de moments antithétiques, entre lucidité et folie, et c’est finalement peut-être Geoffrey qui est le plus normal, le plus humain de ces personnages, comme on peut le lire dans les rares missives où Jauffret lui donne voix. Il est froid, distant, tente de se soigner de son chagrin d’amant rejeté et de fils mal aimé.


On ouvre ce roman épistolaire en s’attendant à lire des Liaisons dangereuses plus ou moins modernes et si le style pourrait effectivement s’y rapporter, il est en décalage brutal et total avec notre époque, la beauté du vocabulaire choisi s’évinçant au profit d’une grandiloquence emphatique insensée. Et insensé justement, ce roman l’est. Régis Jauffret demande la signature d’un nouveau pacte de lecture à ceux qui parcourront ses mots, il leur demande de jouer le jeu de l’acceptation de la folie. Oui, parce qu’il ne peut en être autrement finalement : Noémie et Jeanne sont un duo infernal pris dans une spirale de folie que l’une et l’autre alimentent. On a le sentiment d’assister à une nouvelle version moins théâtrale quoi qu’aussi décalée des Bonnes de Genet ou de la Cérémonie de Claude Chabrol.

Esmerah
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le 22 janv. 2017

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Esmerah

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