Carnes
6.4
Carnes

livre de Esther Teillard ()

L'imposture "CARNES" par Esther Teillard

On a tous vu passer les unes, les louanges d'une presse parisienne en chien de sensations fortes et les poses ultra-étudiées d’Esther Teillard. On essaie de nous hyper sur une « langue de combat », une « esthétique punk », un soi-disant « ébranlement littéraire ». Mais pour ceux d'entre nous qui avons fréquentés les ateliers de l’ENSAPC, on capte direct l'entourloupe : ce livre n'est pas une révolution, c’est un vol à l’étalage social validé par les institutions.

Faut qu'on remette les pendules à l'heure sur son parcours. On nous la vend comme une icône punk, mais checkez un peu le pedigree. C'est chaud de jouer les écorchées vives quand tu as grandi sous l'aile d'une daronne procureure de la République à Marseille. On est à des années-lumière de la rue et de ses bails de survie. Cette fameuse « langue de rue », elle est juste piquée à ceux que le système — celui-là même que sa famille représente — broie tous les jours. Le vrai problème, il est là : ce bouquin n'est qu'un objet de conso bourgeoise de plus. Elle pompe les codes de la marge tout en sachant très bien que son filet de sécurité familial est tendu, prêt à rattraper la chute.


Safari Social

Teillard instrumentalise les territoires comme on claque un filtre sur Instagram : juste pour donner du grain à une image trop lisse, sans jamais en payer le prix. Le triangle « Belleville, Marseille, Cergy » qu'elle vend comme un « pays parallèle », c’est en fait le triangle d'or de la gentrification artistique. Marseille n'est jamais traitée comme une ville complexe, c'est juste une image d'Épinal du chaos. Elle parle de « ville phocéenne, déglingue honnête où les corps vrillent ». Plaquer des images violentes pour se donner un genre "dark" et dire que Belleville a une « gueule de pute chinoise qui mange bien », c'est d'une violence symbolique folle de la part d'une meuf qui incarne l'ordre par son héritage familial. Utiliser ce lexique depuis la fenêtre de son appart de fonction, c'est du pur safari social.

C'est la même dynamique avec l'école de Cergy. Faire passer cette institution d'élite ultra-sélective pour un « squat où la déglingue est bossée à la chaux », c'est une insulte à l'intelligence de ceux qui galèrent vraiment. Elle décrit l'école comme un repaire de marginaux, alors que cette "marge" y est la norme académique. En se posant comme une « spectatrice » avançant à « pas mesurés », elle prend la posture classique de la bourgeoise en immersion qui vient gratter des notes pour aller les vendre chez Pauvert. Elle ne vit pas ces milieux, elle les consomme.


Transphobie, Fétichisation et Voyeurisme Bourgeois

S'il y a bien un point où le vernis de la prétendue subversion craque totalement, c'est dans le traitement que EsTERF Teillard réserve aux personnes trans. Sous couvert d'explorer les rapports de domination avec une plume qu'elle veut "underground", l'autrice ne fait que recracher une transphobie évidente et fétichisante. Dans Carnes, les femmes trans n'ont aucune intériorité, aucune histoire propre : elles sont réduites au statut d'accessoires de décor, posées là pour donner une caution "trash" au récit.

La réification des corps y est permanente. Quand elle lâche des dingueries comme « Elle ne veut pas passer le cap des seins et de la chatte, mais mise tout sur les cheveux », on atteint le degré zéro de la compréhension des questions de genre. Teillard réduit l'identité trans à un simple catalogue de modifications corporelles, validant l'idée rance que la transition se résumerait à une performance physique destinée au regard cisgenre. Les femmes trans y sont systématiquement associées au STRASS ou à la détresse psychiatrique. En les figeant dans ces stigmates, elle les transforme en créatures mythologiques ("monstres sacrés", figures à la Médée) justement pour éviter d'avoir à les considérer comme ses égales.

Pire encore, le mépris de classe s'ajoute au regard cis-centré avec une condescendance insupportable. L'observer écrire « Elles gardent toutes leur sac sur elles au bar et elles gèrent bien leur vie », c'est assister en direct au syndrome de la touriste en zone précaire. L'air de rien, c'est le regard de la "fille de" qui s'étonne qu'une meuf trans puisse tout simplement exister dans l'espace public ou "gérer sa vie", comme si c'était un tour de magie fascinant.

Et l'instrumentalisation politique est totale. Teillard cite les "terfs" ou les "pédés du Marais" pour flexer, pour montrer qu'elle a les réfs et qu'elle capte les enjeux militants actuels. Mais en réalité, elle utilise la figure de la meuf trans pour taper sur d'autres minorités, s'érigeant en arbitre suprême des oppressions. Elle esthétise la "folie" et les "corps qui vrillent" mais occulte totalement la réalité systémique de la transphobie. Pour elle, c'est un jeu littéraire, une vibe un peu dark à capturer. Pour les personnes concernées, c'est une question de survie. Teillard ne parle pas avec les personnes trans, elle parle sur elles, vampirisant leur identité pour pimenter sa propre prose.


Sous-Freudisme et Punk Sous Vide

On veut nous vendre Carnes comme un truc "percussif" et "punk", mais on retrouve juste les vieux réflexes de la littérature bourgeoise qui s'encanaille. Son style se veut "cru" et "sale", mais balancer des mots comme "bite", "chatte" ou "prostituée chinoise", ce n’est pas être punk en 2026, c’est du misérabilisme périmé. Résumer l'émancipation féminine au fait que ses seins « ont considérablement grossi, 90 D, puis E » et conclure « qu'elle était bonne dans l'espace urbain », c'est d'une pauvreté intellectuelle abyssale.

Le punk, c’est détruire les structures de pouvoir. Teillard, elle, les utilise à fond. Publiée chez Pauvert (filiale de Fayard, donc Bolloré), elle est l'incarnation de la rebelle de salon validée par l'extrême droite et la grande bourgeoisie. Elle balance des phrases courtes et hachées pour mimer l'essoufflement de la rue : une ficelle technique cramée qu'on apprend en L1 de création littéraire. Son grand écart entre termes cliniques/freudiens et argot ne sert qu'à flexer, pour rappeler à son lectorat qu'elle maîtrise les deux mondes. C’est de la "révolte de luxe" : ça a l'apparence du danger, mais ça n'en a aucun des risques.


Conclusion

Carnes, c'est le triomphe du voyeurisme. C’est l’œuvre d’une meuf qui a tout, mais qui veut en plus s’approprier la douleur et le "style" de ceux qui n'ont rien. Elle a braqué la langue de la rue, le vécu des TDS et l’identité des personnes trans pour s'offrir un quart d'heure de gloire parisien.

Pour nous, qui essayons de créer des espaces de soin et de résistance réelle, ce livre n’est pas une rupture. C’est le symptôme d’une époque où la détresse est devenue un produit marketing de luxe. Esther Teillard n’est pas une voix de la marge, elle est le centre qui dévore la marge pour exister. Elle n'est pas une artiste punk ; c'est la gentrifieuse de la littérature, celle qui observe l'odeur des autres depuis son piédestal avant de refermer son livre sur ses privilèges intacts. Le vernis a craqué.

Créée

le 25 mai 2026

Critique lue 18 fois

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