La forme de la nouvelle est bien trop souvent boudée par la littérature française car elle recèle de petits bijoux, comme ce recueil de Mariana Enriquez, une autrice argentine que je ne connaissais pas. C'est un genre propice à la suggestion, à la construction patiente d'un univers et d'une atmosphère, et à la démultiplication des points de vue. En douze nouvelles, Mariana Enriquez nous emmène dans les bas-fonds des villes argentines, aux côtés des enfants des rues, des squatteurs, des procureurs, des guides de tourisme, des femmes souvent, quelques hommes aussi, souvent lâches et imbéciles. Un kaléidoscope qui n'oublie pas de dessiner malgré tout une ligne directrice : un tableau féministe et populaire de l'Argentine moderne.
Il y a bien entendu cette tendance à l'horreur : l'autrice part toujours d'une univers réaliste, presque naturaliste, pour y insuffler au bout de quelques pages, souvent une fois que le mal-être ou les manques des personnages nous ont été présentées, une dose plus ou moins importante d'irréel, de fantastique, voire de gore. Mais c'est justement dans cette frontière poreuse entre la réalité et l'horreur que Mariana Enriquez brille. Elle se situe quelque part entre la raison et l'irrationnel, un peu à la manière d'un Edgar Allan Poe, dans des quartiers où l'occulte occupe une place prépondérante (multiples dieux et saints, tradition de sorcellerie) et dans un pays où la crise économique plonge une bonne partie des classes populaires dans un mal-être qui peut déraper en maladie psychiatrique ou en toxicomanie. On joue d'ailleurs souvent avec le rapport complexe des junkies et des fous à la réalité : s'agit-il bien de fantômes, de revenants, de sorcières, ou de simples hallucinations de personnes au bord de la rupture ?
Malgré une densité indéniable, certaines nouvelles sortent du lot (l'enfant sale, le patio du voisin, Petiso Orejudo, Pas de chair sur nous), d'autres frisent un peu le cliché comme La maison d'Adela ou Sous l'eau noire. On sent globalement une volonté de plonger dans la noirceur dont l'homme est capable, surtout quand il ou elle est victime d'oppression ou d'abandon. Ce sont surtout les personnages féminins qui renversent le pouvoir d'une société argentine patriarcale, en libérant leurs pulsions. Des rebuts de la société qui passent de victimes réelles à bourreaux fantastiques.
Les nouvelles s'arrêtent au moment où le martèlement prendrait le pas sur l'élégance. L'autrice nous dit : voici à quoi ressemble cet univers, à vous d'imaginer ce qui pourrait en advenir, à vous de construire cette fameuse chute à laquelle on s'attend généralement quand on parle de nouvelle, mais qui en réalité, Mariana Enriquez le montre très bien, n'ont aucune nécessité absolue. Le propos et l'univers se suffisent à eux-mêmes. C'est superbement amené, brillamment politique, et subtilement fantastique.