La vie d'un acteur se confond entre souvenirs d'enfance et premiers rôles. Drames familiaux, instantanés de la prime mémoire, maladresses de débutant. Scènes de plateaux, pensées volatiles. Et si tout se disait à l'envers? Et si le sens caché était là sous nos yeux dès le début? Autobiographie Rouletabille, Denis Podalydès laisse les images se dérouler, cherchant peut-être à se relire à retracer les chemins qui l'ont mené jusqu'ici. De traverse, nécessairement. Évoquant avec pudeur ses drames familiaux, laissant les mots, les rêves, les idées emporter le ressac des tristesses du passé.

Un voyage commence. Le navire sur le pont duquel je me tiens, haletant, heureux, tremblant mais droit, appareille. La vie afflue de partout, le parc ressemble à Versailles, ça me frappe soudain : toute mon enfance se ramasse auprès de moi, puis s'efface. J'entre dans la vraie vie, je laisse s'évanouir quantité de sensations, de souvenirs et de vieux rituels. Je suis prêt maintenant. Mon bagage est menu mais ficelé. Il y a des adieux dans l'air qui ne sont pas prévus et qui ne s'adressent à personne ici présent. Faut-il convertir l'instant en fête ? Faut-il dire à Christian ce qui m'agite? Il est simple et résume les choses. Content de cette audition, il veut en remercier Jean-Pierre. "_Jean-Pierre ? _Oui, Jean-Pierre Vincent, qui m'a donné ton nom. _Ah? _Oui, il m'a dit que tu serais très bien dans le jeune Corneille, que tu étais un acteur très fin." Moi qui m'étais cru à jamais rejeté par mon maître, je m'ébahis d'apprendre qu'il a fait quelque chose pour moi, donné mon nom, engagé sa confiance: "un acteur très fin". Je suis heureux d'apprendre que Christian et Jean-Pierre se connaissent, se parlent, ça communique là-haut, dans les sphères artistiques, entre ces hommes libres et scintillants. Jamais je ne suis revenu au parc de Sceaux sans rechercher le coin, le banc sur lequel j'étais monté pour ne plus condamner mon amour au silence. Je ne suis jamais sûr de retrouver l'endroit : un peu en descendant sur la droite, en venant du château? Peut-être. Il n'y a évidemment aucune trace de notre théâtre d'un après-midi. Si ce souvenir est resté si cher, dans cette tendre lumière, c'est aussi grâce à ce qui s'en est suivi, la pièce de Corneille elle-même et le rôle de Célidan que je ne jouais jamais qu'avec une pleine innocence, une pleine insouciance jointe à une authentique sérénité, m'y retrouvant toujours, avec le rare sentiment que c'était fait pour moi et que je m'y exprimais tout entier. Je touchais enfin à la certitude d'avoir bien choisi ma voie, ce dont mes expériences antérieures m'avaient fait douter. Mais ce souvenir s'illumine de tout le compagnonnage avec Christian Rist, qui a commencé ce jour-là. Et l'illusion de revivre une de ces scènes d'enfance partagées avec mon frère, sentiment qui a scellé ma joie et mon engagement, m'a toujours incliné à considérer Christian non plus comme un de ces metteurs en scène devant lesquels il m'arrivait de me liquéfier de peur, de me croire sous la férule d'un maître censeur auquel je devais me soumettre, mais comme un frère avec lequel j'étais fondamentalement libre et sans ruse. Célidan est le nom de cet acteur heureux, de cet homme heureux d'être acteur. Je le suis toujours.

RaphaelKoster
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le 27 sept. 2025

Modifiée

le 27 sept. 2025

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