Entre l'adaptation de Simenon en 1935 et celle du film de Ron Howard, Eden en 2025, chacun opte pour des visions bien différentes mais autant l'écrivain que le cinéaste font des habitants des individus bien peu sympathiques et ciblent les comportements égoïstes. Mais de la même manière que le film les personnages manquent de caractérisation et joue d'une certaine idée du cliché.
Une façon pour Simenon de revenir sur ses caractérisations souvent bien pensées et fracassantes. Mais on aura du mal à percevoir sa volonté peut-être du au fait qu'il s'agit d'une histoire vraie qu'il modèle en fonction d'une vérité fantasmée et de ses petits travers humains qu'il aime à mettre en écriture. La façon dont il décrit ses personnages et les situations qui en découlent sont d'une certaine facilité, où rien ne se passe vraiment pour appuyer ses idées et apporte un certain décalage.
Encore une fois chez Simenon, les femmes n'ont pas le meilleur rôle. Cela devient récurrent et parfois pénible. Le plus criant est ce travers à la seule représentation du genre féminin. La soumission de Rita à Heintz est insupportable (elle se balade les seins nus comme symbole de liberté, mais on en reste perplexe à la voir se soumettre à une dictature masculine se flagellant constamment par admiration) celle de Maria tout autant (à l'image de ces mères de famille qui s'oublient pour le bien-être de leur tribu) et au vu de la personnalité inverse de la Comtesse, l'époque ne semble pas en cause, mais bien l'écrivain lui-même aux portraits si peu flatteurs. Malgré sa caractérisation de femme libre, la comtesse n'aura (justement) pas grand chose non plus pour elle.
Comme souvent chez Simenon, les hommes sont faibles. . On ne parlera pas trop de Hermann, ce personnage vivant à côté de Heintz, intrusif et de peu de confiance, que l'on imagine bien ramper à terre en regardant ailleurs, ou Kraus jeune homme faible par excellence, mais ce sera surtout le refus des injonctions sociétales de Heintz qui viendra en porte-à-faux, lui-même finalement passif à toutes ses convictions (l'âne maltraité notamment, qui évidemment est une catastrophe de passivité, au vu de son comportement d'homme peu commode que tous écoutent par crainte des réactions).
Howard fait de son Eden un environnement délétère, que l'on retrouve chez Simenon mais l'écrivain ne propose aucune violence physique et axe son récit sur le mental et son impact dans les interactions et sur la ressource en Eau, qui donne un écho percutant aujourd'hui. Simenon s'attache à marquer les dommages collatéraux pour la vie sauvage soumise elle aussi aux caprices du temps et à la hargne de certains à pratiquer une chasse festive et à montrer ces individus toujours bien ancrés dans leurs habitudes malgré le voyage, menant tous des vies en parallèle, continuant à gaspiller sans compter pour les uns, sans communication, même au sein du couple, pour les autres (Heintz dira même qu'il aura trop parler à Rita alors qu'il ne lui dit presque rien. C'est infernal de tant de négation de l'autre).
Mais le livre est supérieur au film, grâce encore à l'écriture fluide et détaillée de l'écrivain. La fin habituelle en suspens des intrigues de Simenon, collera donc ici parfaitement à son style et à cette histoire mystérieuse, avec plusieurs scénarios possibles pour nous rappeler qu'on ne sait toujours rien aujourd'hui du fin mot de l'histoire, contrairement à R.Howard tout à l'excès.
On appréciera en tout cas, que tous finiront par disparaître et comme pour Eden on se persuadera qu'il vaut mieux être seuls que mal accompagnés.