C'est le premier roman d'Edouard Louis que je lis, et je dois dire que j'en sors un peu incrédule. C'était loin d'être une lecture désagréable, les chapitres s'avalent sans trop d'effort, même si la plume est selon moi quelconque. J'ai rapidement lu un résumé de ces 4 œuvres précédentes, et situé un peu le personnage sans l'avoir jamais vraiment écouté dans les médias. Je partais donc sans trop d'a priori.


Pour cet opus seulement donc, mes impressions : je l'ai trouvé très didactique et bon élève (de l'école du coming of age à la française), ce qui pourrait être un bon point tant ça colle au titre du texte. Edouard Louis nous explique comment il est passé de petit gamin très mal parti dans la vie, à intellectuel germanopratin. C'est en soit un témoignage qui mérite beaucoup plus d'attention que n'en donne en général l'édition française, habituée à se regarder le nombril entre bourgeois désœuvrés. J'admire en théorie la trajectoire de transfuge d'Edouard Louis, en pratique et quand je lis son histoire, j'ai plus de mal à être empathique.


Sur la forme, il accumule les lourdeurs, comme des effets de style différents et très artificiels entre les chapitres (le dialogue intérieur, la troisième personne pour parler de soi "transformé"...) ou des séquences très poseuses auxquelles je ne crois pas une minute (courir à la mer tout habillé, ou autres scènes cinématographiques assez convenues). Malgré ses multiples précautions pour ne pas paraître profiteur ou parvenu, son narcissisme qu'il peine à dissimuler m'écœure : le chapitre où il imagine la douleur de son amie Elena, est assez savoureux à détester quand on découvre juste après qu'il tente de se défendre d'être prétentieux ! Oui, c'est prétentieux de fantasmer les pleurs d'une amie qu'on quitte par arrivisme, et avoir peur de l'être ne t'immunise pas Edouard ! Je l'ai souvent imaginé se regarder dans le miroir en essayant d'être beau en chialant quoi.


Une autobiographie comporte toujours une part auto fictive, et ça ne me dérange pas dans l'absolu. Mais il passe beaucoup de son temps à vouloir prouver par tout un tas de dispositifs creux qu'il est AUTHENTIQUE : les photos où il scénarise la transformation avec ses postures de dandy dans des salons feutrés ou encore les menus de palace, les questions rhétoriques où il se demande pourquoi il écrit ce qu'il écrit, les 15 chutes de chapitre où il affirme que tout a basculé dans sa vie. Allo on a compris, c'est hyper deep et ça ressemble à un film ta transformation. Louis romance mal, donc j'ai besoin en échange de plus d'authenticité. Et celle-ci fait clairement défaut aussi (sans pardonner les manquements de la mère de l'auteur, lire dans un interview qu'elle rendait visite à son fils tous les mois à Paris quand il était à l'ENS alors que lui omet ce détail dans son texte, me serre un peu le cœur).


Autre aspect que j'ai découvert en le lisant et qui m'a peu passionné : Edouard Louis n'est pas parvenu là où il est désormais par amour de la connaissance, le désir de développer sa passion incandescente pour la littérature, la socio ou le théâtre, non : il est là parce qu'il voulait être connu. C'est à la fois très touchant car il l'admet et tente de faire le lien avec son enfance cabossée, mais c'est à ce constat que je retiens mon empathie sans même m'en rendre compte. J'ai assez peu d'intérêt pour un prolétaire qui rêve de devenir bourgeois. C'est intéressant d'un point de vue sociologique, mais ça m'a semblé indigent dans être la témoin : il ne parle pas d'idées, de soif de connaissance, tout est orienté vers l'opulence et le clinquant de la grande bourgeoisie. Ce qu'un bagage culturel peut apporter en terme de satisfaction intellectuelle est totalement évacué par exemple. L'essentiel est d'ingurgiter des tonnes de livres pour arriver à la cheville du premier mondain intellectuel croisé en dîner. Quelle tristesse. Encore une fois ce sentiment est aussi à nuancer car c'est tentant de tomber dans le jugement du "bon" ou "mauvais" transfuge de classe. Je m'interroge encore sur ma réaction, qui pourrait évoluer mais était assez épidermique en première lecture. Mais voir que la bourgeoisie s'immisce dans la tête des prolétaires, ça me rend triste. Cette volonté de l'imiter, de fusionner avec elle, sans en comprendre les aliénations et les beauferies, ça me semble être une longue et coûteuse métamorphose pour une conclusion indigente.


Et allez dernier clou pour le cercueil de ce texte (qui n'est pas nul mais il faut bien que j'appuie sur ses défauts, on en lit que du dithyrambique !) : l'arrivisme permanent de l'auteur me l'a rendu très antipathique, d'autant plus qu'il semble extrêmement soucieux de ne pas être taxé ainsi.


Dans le genre autobiographique, Tove Ditlevsen et sa Trilogie de Copenhague m'a cent fois plus fasciné, dans sa féroce obstination pour devenir écrivaine, loin du carcan de sa famille prolétaire. Savoir dire les choses sans les expliciter, c'est ça le signe d'un génie littéraire !


Edouard Louis a clairement la matière dans sa vie pour écrire des livres, mais ça n'est pas exécuté finement selon moi. C'est consigné proprement, probablement fascinant pour tout un tas d'intellos qui n'ont jamais mis le pied dans la campagne picarde, mais sans personnalité. Edouard Louis tu te racontes sans beaucoup de pudeur, mais je ferme ce livre, et j'ai l'impression que je ne sais toujours pas qui tu es vraiment. Et après cinq publications, il me semble que plus dramatique encore, tu ne le saches pas non plus.

aaiiaao
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Créée

le 27 oct. 2026

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