Banlieue parisienne, 1984. Cléo, treize ans, passionnée de danse est abordée à la sortie d’un cours par une jeune femme, Cathy, qui lui expose le projet de la fondation Galatée : proposer une bourse à des jeunes filles entre 13 et 15 ans, ayant un don pour un art ainsi qu’un projet de vie lié à celui-ci. Cléo qui rêve justement de devenir danseuse de modern jazz y voit l’opportunité de sa vie. Elle prépare son dossier, accepte plusieurs rendez-vous avec Cathy qui la séduit par des cadeaux hors-prix, des promesses d’avenir radieux et de paillettes. Cléo ne voit pas le piège se refermer: le jury de la fondation est composé de prédateurs pédophiles. A la demande de Cathy, Cléo propose le concept de Galatée à ses amies du lycée, devient rabatteuse pour la fondation et entraîne dans son sillage plusieurs autres jeunes filles. Inspiré des affaires Epstein et Matzneff, Chavirer dénonce la prédation sexuelle, l’emprise et les silences destructeurs qui brisent des vies.
Dès le départ, Cléo est une proie, tel l’insecte captif au centre d’une toile. Le piège, de toutes pièces prémédité, est calibré pour l’attirer et la retenir prisonnière, elle et les autres. Tout est pesé, mesuré, calculé, pour piéger la jeune fille avec la complicité féminine de Cathy. Aveuglée par le souhait de réaliser son rêve, n’ayant aucune conscience du piège qui se referme sur elle, elle n’a aucune chance de faire marche arrière. Ses parents, qui pensent bienveillante l’association représentée par Cathy, sont à mille lieux de s’imaginer à quel point leur fille est en danger. Cléo, manipulée, devient coupable, et est incapable de se considérer comme victime, notamment en raison de son silence sur les agressions vécues.
Autour de cette fondation, dans les années 80 et pour le reste de leur vie, gravitent les destins croisés de Cléo, Betty, Lara ou Enid, tous plus ou moins impactés par le réseau pédocriminel. Les conséquences au long terme se tissent dans le silence, telle l’ellipse contenue dans l’intégralité de ce roman, dans lequel jamais on ne nomme les actes, jamais on ne les montre… juste suggérer, et essentiellement les conséquences des actes… Cléo, coupable d’avoir entraîné ses amies dans ce jeu de massacre, car en dépit des gestes coulés, des voix doucereuses qui soi-disant n’obligent jamais, aucune des filles n’en ressort indemne, doute sa vie entière, se partage entre dire et taire. D’autres racontent ce qui hante, donnent voix à l’indicible, et dénoncent dans un documentaire les agressions vécues par les jeunes filles au sein de la fondation. A l’aube d’une ére nouvelle, en 2019, des clichés sont retrouvés et les témoignages abondent. Référencé dans le fascicule proposé par la Ciivise, La littérature pour penser les violences sexuelles faites aux enfants, le roman de Lola Lafon, Chavirer, est une oeuvre de fiction nécessaire pour identifier le réel, nommer la réalité et effacer les silences.