Après avoir lu il y a un an la trilogie du Roman de l’énergie nationale, et avant d’aborder Le Silence de la mer, je voulais revenir à ce récit qui traite déjà, sous une autre domination allemande, de la confrontation entre une jeune Française et un Allemand. Paru en 1909, Colette Baudoche nous ramène à Metz, près de quarante ans après l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine par l’Empire allemand. Avec Barrès, on sait où l’on met les pieds : la terre, les morts, les racines et, au bout, la Revanche.
Cette confrontation passe par Frédéric Asmus, jeune professeur allemand de vingt cinq ans, plein de savoir, de bonne volonté et de naïveté, qui vient enseigner à Metz avant d’être lui même lentement éduqué par la Lorraine. En logeant chez Madame Baudoche et sa petite fille Colette, il découvre une civilisation qui ne se trouve pas dans les livres, mais dans les manières, la langue, les paysages, la mémoire et cet attachement presque mystique à une terre façonnée par les générations.
Barrès oppose alors deux cultures avec toute sa mauvaise foi et tout son talent. L’Allemagne est lourde, pédante, réglementaire, saturée de théories, de bière et de pompe. La France incarne naturellement la mesure, la finesse, la souplesse et le cœur. C’est caricatural, parfois franchement simpliste, mais c’est aussi le jeu du livre, qui transforme la cuisine, l’architecture ou la politesse en signes d’une lutte entre deux civilisations.
Asmus échappe pourtant en partie à la caricature. Il n’est ni brutal ni foncièrement mauvais. Il se montre même assez ouvert pour comprendre que germaniser les Lorrains en détruisant leur langue revient à les mutiler. Le roman met ainsi en scène deux conceptions allemandes de la conquête. La première veut effacer la culture lorraine et remplacer sa population. La seconde, défendue par Asmus, souhaite préserver ses qualités afin qu’elles viennent enrichir l’Allemagne. Cette ouverture conserve donc ses limites, puisqu’il ne reconnaît jamais véritablement à la Lorraine le droit de n’appartenir qu’à elle même.
Le roman devient ainsi une apologie de la Lorraine et de sa résistance silencieuse. Malgré l’école, l’administration, les nouveaux quartiers et près de quarante années d’annexion, Metz continue de parler français et de vivre au rythme de ses morts. Colette concentre toute cette fidélité. Son refus d’épouser Asmus ne relève plus d’une décision privée, mais d’une exigence nationale presque religieuse. Le moment est fort, même si Barrès ne donne jamais assez de chair à leur amour pour que le sacrifice soit véritablement déchirant. Colette estime Asmus davantage qu’elle ne l’aime, ce qui rend la conclusion plus symbolique que tragique.
C’est du Barrès pur jus, avec ses grandeurs et ses angles morts. Il idéalise la France, charge lourdement l’Allemagne et fait de chaque paysage lorrain un argument politique. Mais il sait donner une âme aux lieux, raconter Metz et Nancy comme des êtres vivants et faire sentir ce qu’une domination étrangère menace d’effacer. Derrière sa propagande revancharde demeure une question plus intéressante : peut on aimer individuellement celui qui représente collectivement la conquête de son pays ? Barrès répond par l’honneur, la fidélité et le refus. Et comme souvent chez lui, le style emporte même lorsque la démonstration manque de subtilité.