Petit livre de Louis Guilloux, Compagnons rappelle fortement La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï, mais transposé dans l’univers qui lui est propre, celui des ouvriers de Saint-Brieuc dans les années 1930, un monde de pauvreté digne, de solidarités silencieuses et de destins minuscules portés avec une noblesse discrète.
Dans une langue toujours aussi juste, qui se met naturellement au diapason de ses personnages sans jamais condescendre, Guilloux donne à voir les vivants confrontés à la mort d’un proche. On y retrouve l’empathie, l’entraide, cette manière de se serrer les coudes sans jamais abandonner l’autre, comme si la communauté, faute d’avoir pu protéger des coups du sort, pouvait au moins en absorber l’onde de choc. Mais aussi, en creux, les égoïsmes qui surgissent après coup, les replis, les calculs honteux, une mécanique humaine inévitable que Guilloux observe sans jamais juger. Tout est montré avec une transparence presque brute, comme quelque chose d’atavique, d’antérieur à la morale. Cette tentation de chercher un responsable, d’imputer la maladie à des causes extérieures, les bourgeois, la guerre, la misère, dit beaucoup de la manière dont l’homme tente de donner du sens à l’inacceptable, de domestiquer ce qui résiste à toute explication.
L’homme qui se meurt est au centre du récit. On suit son évolution intérieure, son rapport au monde qui se modifie imperceptiblement, ce retrait progressif, ce refus de la présence des autres qu’il ne comprend pas lui-même. La maladie agit en silence, la faiblesse s’installe sans qu’il en ait pleinement conscience, et c’est précisément là que réside la force du livre, dans cet écart entre ce que le lecteur pressent et ce que le personnage perçoit encore de lui-même. Et pourtant, dans ce moment suspendu, il y a aussi une forme d’apaisement inattendu, une lucidité douce sur sa vie, une absence de regret, presque un bonheur discret et fragile avant que tout ne s’arrête.
Ce qui manque peut-être au livre, c’est le temps. La brièveté du récit empêche une immersion totale dans cette émotion. De même, la dimension politique et sociale, la lutte des classes, la brutalité sourde de la condition ouvrière, affleure sans jamais être véritablement développée, comme si Guilloux s’était retenu, conscient du risque de surcharger un texte qui tire précisément sa force de cette retenue.
Une lecture émouvante et d’une grande justesse, portée par une prose sobre et précise comme rarement. Un Guilloux mineur sans doute, mais mineur à la manière d’une aquarelle, ce qui semble léger exige en réalité une maîtrise parfaite.