Avant-dernier texte du cycle de Cthulhu, Dans l’abîme du temps se distingue par un recentrage marqué sur la cosmogonie et l’approfondissement de l’univers lovecraftien. On s’éloigne ici de l’horreur immédiate pour entrer dans une logique presque spéculative, avec la découverte de la grande race, gardien du monde et protège des Anciens, qui traverse les âges.
Ces êtres, vivant sur des périodes de quatre à cinq mille ans, se projettent dans d’autres corps pour échapper à la mort, accumulant et conservant le savoir dans une gigantesque bibliothèque. Le concept, sur le papier, est intéressant. Il ouvre des perspectives sur le temps, la mémoire et la transmission, mais reste finalement assez froid dans son exécution.
Le récit passe par une entrée classique chez Lovecraft, celle d’un homme frappé d’amnésie, qui perd le contrôle de son corps pendant plusieurs années. À son retour, c’est par le rêve et l’ouverture de son subconscient que remontent les fragments de cette expérience, comme si la mémoire ne pouvait s’exprimer qu’à travers des fissures. Ce procédé, désormais bien installé chez l’auteur, joue une fois de plus sur l’ambiguïté entre réalité et délire.
La cité ancienne, explorée dans un second temps, prolonge cette sensation. On avance dans un univers flou, sans preuve tangible, où tout peut relever du rêve, de la projection ou de l’hallucination. L’effet fonctionne, mais sans véritable nouveauté. On retrouve des mécanismes déjà largement exploités dans d’autres textes du mythe, avec cette impression de répétition qui finit par émousser l’impact.
Lovecraft reste fidèle à ses obsessions, notamment cette frontière incertaine entre conscience et inconscient, sans doute influencée par les théories freudiennes de son époque. Mais ici, l’ensemble peine à dépasser le stade de l’idée. Le concept intrigue, mais le récit n’embarque pas réellement.
Au final, un texte intéressant pour les lecteurs investis dans la cosmogonie lovecraftienne, mais qui reste assez dispensable pour les autres. Le style, lui, demeure fidèle à l’auteur, précis et travaillé, sans pour autant suffire à compenser un manque d’intensité et de renouvellement.