Dérive féministe, reprise de volée : une fuite en avant de corps en corps pour hurler l'existence. Évacuer l'amour, prison, assignement social, la place d'une mère, femme au foyer. Retrouver la liberté aux marges de la morale, dans les grimaces sexuelles de désirs insatiables. Nul pardon, nul apaisement autre que la reconnaissance de cette reconquête. Au diable les victimes. Livre dérangeant, cru, qui regarde en face la cruauté que maquille un désespoir silencieux. Car la jouissance est aussi une façon de pleurer.
Adèle ne tire ni gloire ni honte de ses conquêtes. Elle ne tient pas de livres de comptes, ne retient pas les noms et encore moins les situations. Elle oublie très vite et c’est tant mieux. Comment pourrait-elle se souvenir d’autant de peaux, d’autant d’odeurs ? Comment pourrait-elle garder en mémoire le poids de chaque corps sur elle, la largeur des hanches, la taille du sexe ? Elle ne se souvient de rien de précis mais les hommes sont les uniques repères de son existence. À chaque saison, à chaque anniversaire, à chaque événement de sa vie, correspond un amant au visage flou. Dans son amnésie flotte la rassurante sensation d’avoir existé mille fois à travers le désir des autres. Et quand, des années plus tard, il lui arrive de recroiser un homme qui, un peu ému, avoue d’une voix grave : « J’ai mis du temps à t’oublier », elle en retire une satisfaction immense. Comme si tout cela n’était pas vain. Comme si du sens s’était, bien malgré elle, immiscé dans cette éternelle répétition.