Voilà un étrange cas d’école pour les études sur les fictions sérielles. Les chercheur•euses de cette branche (Anne Besson, Matthieu Letourneux...) distinguent deux types de sérialité : les cycles, type Seigneur des Anneaux, avec une seule trame narrative, cohérente, divisée en tomes, et les séries, forme moins courante aujourd’hui, où des personnages récurrents apparaissent dans des volumes indépendants, sans continuité narrative (type Sherlock Holmes). Avec Daydream, Hannah Grace situe son Maple Hills dans un entre-deux inconfortable. C’est à la fois le volume « faisant série », ou plutôt « faisant cycle » au sens où il unifie les trois tomes en réunissant explicitement tous les personnages dans une même intrigue, et un volume très différent et déconcertant au regard des deux précédents, d’abord parce qu’il essaie de connecter des fils auparavant très distendus, tout en poussant assez profondément l’exploration de la psyché des deux protagonistes, Henry (déjà connu) et Halle, sans les plus ou moins nombreuses scènes de sexe qui rythmaient les tomes précédents et faisaient un peu office de carotte, il faut bien le dire, pour tourner les pages.
Les 400 pages (!) de Daydream reposent donc presque exclusivement sur les histoires croisées de Henry, personnage récurrent désormais capitaine de l’équipe de hockey après le départ de Nathan, et Halle, une étudiante jusque-là inconnue, qui ont chacun•e des problèmes à régler, et vont tomber amoureux dans l’opération. Je crois que la faiblesse principale du livre est que s’il est formellement une romance (tout le paratexte le crie : éditeur, couverture, inscription dans la série, alternance de points de vue), il n’en respecte pas les schèmes narratifs principaux. C’est le moteur qui manque à l’intrigue. Ils tombent amoureux, point. Il n’y a « que » les deux protagonistes, leurs problèmes de confiance en eux, de repli sur soi, d’études difficiles, de capitanat d’équipe, d’ex et de famille toxiques, alors que les romances ont toujours ça, et au moins une couche supplémentaire. Le point positif, c’est que Henry (et peut-être Halle) est neurodivergent, non-diagnostiqué comme l’explique très bien l’autrice dans l’avant-propos, on le ressent dans ses chapitres et c’est assez rafraîchissant. Hannah Grace perd cependant sur le plan des personnages secondaires : si Russ, Aurora, Nate et Anastasia étaient bien fouillé•es et caractérisé•es dans leur propre tome, iels sont tous•tes interchangeables ici. Et c’est dommage, car le lecteur attentif et fidèle les a suivis dans les deux tomes précédents, et ne les retrouve pas du tout ici.
On ne peut pas ne pas comparer ce tome aux deux précédents. S’inscrire dans une série, qu’elle en soit une ou un cycle, a des conséquences narratives et littéraires. L’autrice a voulu changer de structure, écrire autre chose (rendez-vous compte, il n’y a plus de cul !), l’éditeur a voulu son troisième tome de Maple Hills. Résultat, le mode de sérialité n’a pas été tranché, le genre non plus (romance stricto sensu ou littérature Young Adult plus générale), et Daydream en pâtit.