Dans ce livre autobiographique, l’autrice et poétesse jamaïcaine raconte sa vie auprès d’un père qui applique avec une extrême rigueur les préceptes rastafaris, de sa mère partagée entre envie de liberté et soumission et d’un frère et de deux sœurs qu’elle cherche à protéger des accès de violence de leur père.
Difficile d’apporter une voix critique à un récit aussi intime et sincère. Et c’est d’abord ce qu’on retient du livre en plus de sa qualité littéraire dans laquelle on ressent toute la poésie de Safiya Sinclair, notamment dans ses descriptions des paysages de son enfance.
Safiya Sinclair nous fait d’abord entrer dans une vie quasiment paradisiaque, celle de sa prime enfance. Elle regarde alors son père avec adoration, vénère sa mère et est fascinée par la mer au bord de laquelle elle vit. Pourtant, progressivement, les choses vont se dérégler. Son père devient de plus en plus intransigeant, obligeant sa famille à vivre dans la stricte obéissance des lois rastafaries, surtout contraignantes pour les femmes, d’ailleurs. Lui-même est musicien, travaillant plus ou moins dans des hôtels. La vie devient de plus en plus difficile, la famille ne cesse de déménager dans des maisons de plus en plus petites, tandis que la paranoïa et la violence du père vont croissant.
Pourtant, malgré ces contraintes, la jeune Safiya parvient à s’instruire même si elle reste très solitaire, trouvant réconfort auprès de son frère et de ses sœurs. Elle aura aussi quelques sursauts de liberté, comme lorsqu’elle devient mannequin. Mais sa carrière s’arrête lorsqu’on lui demande de couper ses dreadlocks. Ce geste d’émancipation, elle n’est alors pas encore prête à le faire malgré les tensions qui l’opposent à son père.
On sent chez l’autrice ce besoin cathartique de se libérer d’un poids. D’où, sans doute, de nombreuses répétitions et cette sensation de tourner en ronds concentriques autour du véritable cœur du sujet qui est son envie de pardonner à son père malgré tout ce qu’elle a pu subir dans son enfance et adolescence de violences physiques et verbales et de contraintes. Car Safiya est très clairement partagée entre son amour pour son père et la détestation de tout ce qu’il est devenu au fil des années. Comme elle est divisée en ce qui concerne sa mère, qu’elle mettra longtemps à comprendre. Et c’est cette ambivalence qu’elle met en lumière dans ce récit, toutes ces contradictions et cette difficulté à concilier l’amour et l’admiration qu’elle a pour ses parents et ses jugements sans concession quant à la privation de liberté dont elle a été victime.
Mais c’est aussi tout un cheminement vers l’acceptation, la résilience et la réconciliation qui nous est décrit, avec ses avancées et ses retours en arrière, ses grands élans et ses renoncements. Et si le récit parait parfois s’étirer un peu inutilement, c’est certainement le besoin de l’autrice de sonder précisément son passé qui s’y exprime.