« Il fait les présentations. J’hésite entre tendre la main ou la joue et opte finalement pour la prudence. ».
Nous sommes page 8 et déjà cette histoire de joue tendue paraît presque annoncer tout le livre. Mieux vaut sans doute arrêter ici la lecture de ce commentaire si vous comptez aller au bout des 83 pages, parce qu’il ne dévoile rien, c’est-à-dire à peu près tout.
Le roman met en scène une lente conversion du narrateur à la violence. Thomas n’est pas présenté comme naturellement sadique, au contraire, il a grandi dans la violence, il semble en avoir souffert et il a développé tout un discours moral contre elle. Il rappelle qu’il n’a « jamais giflé d’enfant, en tout cas, pas en tant qu’adulte » (p. 62) et affirme tenir cette violence à distance depuis longtemps. On comprend que la violence n’est pas absente en lui ; elle est contenue, maintenue hors de l’acte par un effort moral constant : « Je crois que si les remarques de Raoul m’agacent autant, c’est parce qu’il met ma tempérance sur le compte de la faiblesse, alors qu’elle découle justement d’un traité de paix intérieure obtenu au terme d’un long et âpre conflit » (p. 47).
Au Bénin, le narrateur observe un environnement où la violence envers les enfants est admise et ordinaire. Face à cela, sa boussole morale se déplace progressivement. Cette évolution ne passe pas par de grands développements introspectifs, mais par de brèves notations affectives, souvent glissées après l’observation de scènes violentes. Le narrateur signale brièvement ses affects sans jamais les développer, tant les formuler clairement risquerait de révéler la fascination violente qui grandit progressivement en lui. Très tôt, une première fissure apparaît lorsqu’il écrit : « Leslie a frappé le premier nommé et je n’ai pas aimé ce que j’ai ressenti. » (p. 26). En parlant d’un acte violent, le narrateur note ainsi : « aujourd’hui, rien dans cette intervention ne me dérange. » (p. 30). Puis il reconnaît plus explicitement : « Assister à cela ne me procure pas que du dégoût. Il y a aussi quelque chose d’un peu moins clair. » (p. 28). Le sentiment négatif demeure, mais il se mélange désormais à une attirance confuse que le narrateur peine à nommer. Cette évolution apparaît encore plus nettement lorsqu’il évoque Ignace : « Quand je vois comment les gens se comportent avec Ignace et ce que moi-même je ressens à son égard je me demande s’il n’y a pas finalement, dans son isolement et la vulnérabilité qui en découle, quelque chose d’excitant. » (p.41). Sur son rapport à la violence, le point de bascule arrive à la page 54 : « pour quelqu’un qui comme moi s’interroge sur la violence, cette brutalité spontanée offre une réponse apaisante, de même je suppose qu’une conversion religieuse soulage l’intéressé, enfin libéré de ses hésitations. » (p.54). À ce moment-là, il commence à expérimenter la violence comme une technologie sociale efficace car 1. il observe que la violence produit immédiatement des effets, 2. qu’elle règle les conflits, 3. qu’elle impose l’ordre et 4. qu’elle simplifie les rapports humains. Et cette efficacité finit par séduire psychiquement quelqu’un qui doute, beaucoup.
Après ce basculement, il y a presque une gourmandise de la violence qui s’installe, on s’attend à ce qu'elle remonte à la surface dans les prochaines pages. Et justement, face à une grosse bêtise d’Ignace, le narrateur est sur le point de cogner le mioche, avant de se raviser : « Alors je vais le chercher en sachant ce que je vais faire ça fait des siècles que je n’ai pas giflé quelqu’un et d’ailleurs je n’ai jamais giflé d’enfant en tout cas pas en tant qu’adulte je lui montre les pages C’EST QUOI CA il me regarde attendre le bon moment pour frapper histoire que ça paraisse naturel alors que ça vient de très loin un saut dans le vide l’ivresse de la transgression puis la douceur du renoncement - depuis le temps que je me fais chier à tenir à distance cette violence dans des débats à la con que je m’attire les foudres de tous ces connards de parents qui pensent que je ne suis qu’un connard de sans-enfant. Qu’ils aillent se faire foutre. » (p. 62). La phrase progresse comme un flux continu, le narrateur traverse intérieurement la violence avant même de passer à l’acte. Ce flux est un procédé utilisé plusieurs fois dans le livre, principalement dans les passages qui racontent des fragments de l’enfance du narrateur. On comprend que cette syntaxe sert à reproduire le flux d’une pensée enfantine. À la page 62, sa réutilisation devient alors particulièrement savoureuse ; elle ramène brutalement le narrateur à un rapport plus primaire et enfantin à la violence. Le geste est fantasmé puis finalement suspendu dans « la douceur du renoncement ». Toute la scène construit donc l’attente de la gifle dans une situation où celle-ci pourrait encore apparaître comme « légitime » (dans l’esprit du narrateur j’entends). Cette scène nous fait saliver la gifle, puis nous la retire au dernier moment. C’est justement parce qu’il nous laisse sur cette frustration que, quelques pages plus loin, quand la gifle tombe enfin alors qu’Ignace n’a presque rien fait, elle percute aussi fort : « Mais il s’endort debout en face de moi, tandis que je le réprimande. Je le gifle. » (p. 70). Contrairement au passage précédent, la ponctuation est ici nette et coupante. Les phrases courtes produisent une brutalité immédiate. Le point agit comme le geste lui-même, il s’abat. Là où la longue phrase page 62 retardait sans cesse le passage à l’acte, la ponctuation page 70 accélère brutalement la violence. La gifle arrive alors comme une grosse bouffe dans la gueule, sans détour.
Une fois la première torgnole partie, la gloutonnerie du narrateur n’a plus de limite. Il fracasse Ignace au sol (page 79) puis le cartonne gratos : « En allant rejoindre Raoul pour prendre le car, j’ai croisé Ignace qui a traversé la route pour venir à ma rencontre. Je l’ai giflé. » (p. 83). La beigne est un banal réflexe, détachée de toute nécessité immédiate. Quelque chose a définitivement cédé chez le narrateur. Et dans ce qui est sans doute l’une des phrases les plus fortes du livre, il finit par reconnaître : « Je constate avec surprise combien, après plusieurs décennies de lutte, il m’est facile de céder à mes penchants. Je m’étais construit une opposition radicale mais je n’ai plus de repères de ce côté de la barrière. » (p.75). Mais de quelle « barrière » parle-t-il exactement ? Le roman en fait apparaître au moins trois : 1. barrière psychologique d’abord, puisque le narrateur parle depuis le début d’une violence intérieure qu’il tente d’inhiber depuis l’enfance ; cette barrière est d’abord celle qu’il a construite en lui-même contre ses propres penchants, 2. barrière morale ensuite, puisqu’il s’est construit dans un système de normes où frapper un enfant est interdit moralement ; céder à la violence revient alors aussi à sortir du cadre dans lequel il s’était lui-même défini, 3. barrière raciale et coloniale car le contexte béninois n’est sans doute pas neutre. Le fait que ce relâchement moral advienne précisément dans une ancienne colonie n’est pas anodin. On voit un yovo-homme-blanc-occidental découvrir que certaines de ses propres limites deviennent plus faciles à franchir dans un autre cadre social et historique.
Tu as fait un peu ? J'ai fais un peu.
Ce qui rend le roman aussi puissant, c’est que cette violence ne surgit jamais comme un basculement spectaculaire. Elle s’installe lentement à force d’être observée et répétée au quotidien. Le narrateur reste dans une position d’observation quasi documentaire, il regarde les situations et les interactions entre les gens sans vraiment les commenter ni les juger. Peu à peu s’opère chez lui un “glissement psycho-social” ; une violence longtemps tenue à distance (psycho) trouve progressivement sa place dans un environnement où elle apparaît admise et efficace (sociale). Et c’est justement cette manière froide, anti-dramatique de montrer ce glissement qui rend le roman aussi troublant.