Au sein d’un service d’addictologie, Lara assiste aux entretiens d’une équipe de soignants : elle y rencontre des adolescents addicts aux écrans. Désocialisation, échec scolaire, conduites à risques… Les vies cabossées de chacun d’entre eux ont pour point commun la solitude face à la dépendance aux réseaux sociaux ou aux écrans. Par un effet miroir, Lara revient sur ses propres addictions : ses souvenirs remontent à la surface, expulsant la honte d’une liaison avec un médecin qui l’a ensuite longuement harcelée sur les réseaux sociaux.
Epoque est-il une fiction, une autobiographie? Je n’ai pas la réponse à cette question, le doute est permis tant le récit semble ancré dans le réel. L’écriture sensible et empathique de l’autrice, la sincérité de ses propos provoquent une impression de réalisme qui prédomine tout au long du roman. D’une part le sujet de l’addictologie est fort bien documenté, chaque cas suivi par Lara est développé, du constat de l’addictologie jusqu’à sa guérison, accréditant le réel de l’histoire parallèle. Celle-ci, la mauvaise expérience vécue par Lara avec ce médecin qui la harcéle sur les réseaux, fait froid dans le dos et trouve écho avec un cas traité au sein de la clinique. Quelques remarques et détails glissés ça et là par l’autrice me font douter du fait que ce roman n’est qu’une fiction. Le style, à la limite du journal intime, convient parfaitement à l’exercice d’introspection que réalise Lara par rappport à sa propre vie, de son adolescence à sa vie de femme mariée adultère, piégée par son ex-amant, devenu harceleur.
L’inquiétude suscitée par les excés liés aux écrans et aux réseaux sociaux n’est pas fictive, ce roman peut d’ailleurs s’apparenter à une étude de cas. Que ce soit par les effets de l’addictologie aux écrans ou par les conséquences négatives des réseaux sociaux, les personnages de ce roman soulèvent de nombreuses questions, notamment sur l’évolution rapide de la société dans ce domaine. Tout en la comparant à la jeunesse actuelle, Laura/Lara donc, évoque à plusieurs reprises son enfance dans les années 80-90, son sentiment d’être différente, le rapport difficile aux autres, qui s’expliquera plus tard par un HPI, et la facilité avec laquelle son harceleur parvient à asseoir son emprise sur elle en raison de cette fragilité. L’autrice soulève une question que je me suis souvent posé: comment vivre son enfance/adolescence (moyenne d’âge d’inscription sur un réseau social est de 8 ans actuellement…) à une époque où les réseaux sociaux ne permettent plus l’intimité, où le « répit social » est quasiment inexistant ? Ayant été une enfant très solitaire, c’est surtout à ces jeunes réservés, considérés en marge des relations sociales auxquels je pense aujourd’hui, qui par le biais des réseaux sociaux, sont confrontés non-stop au regard d’autrui, et à de potentiels harceleurs qui de fait s’invitent dans l’intimité même du foyer. Quelle(s) réponse(s) pouvons-nous apporter ? Certains parents font le choix de préserver leurs enfants des écrans, mais cela a ses limites, notamment au niveau de l’âge. Au collège déjà, l’élève a accès à un portail numérique sur lequel gérer ses devoirs… Est-il bon de garder son enfant en marge des interactions sociales de son époque ? Le contrôle parental lorsqu’il est utilisé, a ses limites. Est-ce qu’une décision gouvernementale interdisant l’accès au numérique avant un âge défini serait la bonne solution globale, et est-ce réalisable sans faille ? L’autrice pose un constat, n’a comme nous tous ni la prétention de refaire le monde, ni de prédire le futur, mais ce livre rappelle que la sonnette d’alarme est tirée depuis longtemps, qu’une génération ou deux ont déjà été sacrifiées. Raison pour laquelle j’aime relayer ce genre de lecture car prendre conscience est déjà un pas positif vers l’avenir.
Pour poursuivre cette thématique, d’autres livres lus récemment abordent le thème de l’addictologie, Les Assoiffés de Camille Charvet et les excès du numérique avec l’essai de Sylvie Dieu Osika et Eric Osika, intitulé L’enfant-écran.