Eutopia
7.9
Eutopia

livre de Camille Leboulanger (2022)

"Ça va ?" - "Non, mais ce n'est pas grave."

Eutopia ne fait pas tant l’effet d’un roman. C’est aussi une expérience : on entre pour “voir” et on en ressort avec des échardes dans le cerveau et le cœur.

Nous suivons Umo dans un futur issu du nôtre, au sein d’Antonia : une société qui a décidé de déraciner la propriété, l’héritage, la famille… et, au passage, une partie de l’intime. Sur le papier, c’est cohérent. Dans la tête, c’est perturbant. Dans le ventre, ça finit par faire mal.

Le roman nous désoriente dès le début en choisissant de chapitrer son histoire par mois : repère simple, presque banal… sauf qu’en réalité chaque “mois” peut couvrir des années. On croit tenir un calendrier, mais on tient toute une vie. Cette petite perte de repères raconte déjà le projet d’Antonia : le collectif d’abord, l’individu ensuite.


La phrase-pilier est une mini-bombe qui nous suit tout du long :

Il n’est de propriété que d’usage.

C’est court, clair, propre… et ça déclenche une usine à questions. Sur les objets, on se dit “pourquoi pas”. Dès que ça frôle le vivant, ça devient franchement inquiétant : que reste-t-il de toi si ton existence se mesure à ce que tu “sers” ?


Point fort : Eutopia n’est pas un TED Talk déguisé. Il incarne ses idées. Il montre des gens, des gestes, des contradictions. Et surtout, il évite l’écueil du manichéisme : ici, les drames viennent souvent d’effets de système et de besoins incompatibles — donc de choses impossibles à résoudre par une simple morale.


Point faible (vraiment s’il fallait en trouver un) : à la toute fin, le texte a tendance à sur-expliciter ce qu’il avait déjà très bien fait sentir dans le reste du récit. Comme si l’auteur voulait s’assurer qu’on ait bien compris où il voulait en venir… Dommage, parce que quand il fait confiance au lecteur (et il le fait tout du long), il est redoutable.


Globalement : ce roman est intelligent, souvent beau, parfois cruel, et tenace. Et il laisse une question qui colle : à force de vouloir supprimer la propriété, que fait-on des attachements ?


________________________________________


⚠️ PARTIE SPOILERS ⚠️

(Je déconseille franchement la lecture de la suite de cette critique si vous n'avez pas lu le roman)


Ce que le roman réussit très fort, c’est sa montée en puissance : Antonia commence comme une utopie “fonctionnelle”… puis le livre montre le prix humain de cette cohérence. Et ça, il le fait en piégeant doucement son lecteur.


1) Une faille qui s’appelle Gob

La famille n’existe plus : enfants confiés à la communauté, mariage vu comme propriété réciproque, racines dissoutes pour empêcher héritage et clans.

Cohérent. Logique. Et moralement froid.

Puis arrive Gob : douleur brute, attachement “mal placé”, rejet parental normalisé par tout le monde. Elle devient la première fissure vivante de l’utopie. Et c’est brillant parce que ce n’est pas “un méchant système”, c’est “un système qui traite cette souffrance comme un bug”.


2) L’amour sans propriété : pas plus libre, juste plus silencieux

Le roman lie clairement fidélité/exclusivité à la propriété. À Antonia, les liens se font et se défont “sans rancœur”.

Sauf que la rancœur ne disparaît pas. Elle se cache. Elle change de forme.

Et là… Umo devient un problème. Plus on avance, plus son rapport aux femmes est difficile à défendre. Pas “imparfait”. Difficile.

  • Budur : larguée comme un sac oublié dès que Gob revient.
  • Wed : scène ignoble dans sa banalité. Elle le soigne, elle l’emmène, elle repère ce qui l’intéresse, elle existe avec pudeur… puis coucherie sans entrain et “non” glacé quand elle annonce sa grossesse et dit qu’elle voudrait garder l’enfant. Là, Umo est détestable. Et c’est précisément parce que Wed n’est pas un personnage “fait pour être aimé” que ça marche : le roman force le lecteur à ressentir une peine qu’il n’avait pas demandée — et qu’il n’avait pas vu venir.

Pendant ce temps, la relation Umo/Gob reste le noyau : intense, déséquilibrée, fragile. La métaphore du couple comme une sphère glissante qu’il ne faut ni serrer ni lâcher est très belle… et très triste : l’amour ici ne se consolide pas, il se survit.

La rupture sur le désir d’enfant (Umo) vs le refus viscéral de Gob (trauma + stérilité voulue) n’est pas un twist : c’est une collision annoncée. Deux vérités incompatibles.


3) Amistad : l’utopie se mange elle-même

L’assemblée tirée au sort, c’est l’anti-élite parfait. La validation à trois niveaux (assemblée/commune/vote direct) à l’unanimité, c’est la démocratie qui veut éviter la violence.

Sauf qu’un veto partout, c’est un blocage partout.

La requête d’Amistad est un stress-test magnifique :

  • Ils veulent lever la règle du “demi-enfant”
  • Ce qui attaque le cœur d’Antonia (écologie + anti-famille)

Et le livre refuse le duel moral : les deux camps ont raison, mais veulent des choses incompatibles. Miroir direct d’Umo et Gob. Même schéma. Autre échelle.

Quand Amistad passe à l’acte, Antonia se retrouve face à son angle mort : que fait une utopie “volontaire” quand un bloc retire son consentement ? (Et ce “checkpoint” qui apparaît à l’entrée d’Amistad, d’abord “juste pour recenser”… donne un petit frisson de frontière en devenir.)


4) Avant-dernier chapitre “Mars” : le coup de massue

La construction du village (limité pour préserver la nature) est une idée simple qui devient une image terrible : le village se raréfie, les enfants disparaissent, les vieux restent.

Mathématiquement, la politique du “demi-enfant” fabrique un monde qui s’éteint doucement. Pas spectaculaire. Juste… inéluctable.

Puis viennent les pertes (Ulf), la maladie (Gob). La scène de l’hôpital est pudique et implacable : l’ombre, l’étreinte, le corps abîmé, le refus de soin, et même la mort laissée dans un flou qui ressemble à Gob (insaisissable jusque dans sa fin).

Enfin le concert unique “Eutopia” : communauté sur scène, solitude en régie, Umo qui accorde les autres et craque. Quand on lui demande si ça va, il répond :

non, mais ce n’est pas grave.

C’est une des phrases les plus juste du roman. Douleur reconnue. Pas théâtralisée, mais intégrée.


5) Dernier chapitre “Avril” : l’épilogue un peu trop propre… sauvé par Gob

Livia met des mots sur des choses qu’on avait déjà comprises : ça sent parfois le stabilo sur une page déjà lumineuse.

Mais la toute fin retombe parfaitement : un dernier message de Gob (via un livre transmis par sa supposée fille) qui ramène tout au noyau. Les systèmes passent. Les idées passent. Quelqu’un reste. Umo.


Je suis passé ici sur certaines idées, mais très certainement pas sur toutes celles dont ce livre regorge. Il en est plein à craquer et les traite toujours avec une justesse qui frise parfois le génie. Qu’on soit lecteur assidu ou profane, intéressé par la politique ou s’en tenant à distance, impatient ou méticuleux : ce livre est à mettre dans toutes les mains, parce qu’il a la sagesse de la nuance et l’amour de la justesse.


Hecilias
9
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le 25 janv. 2026

Critique lue 11 fois

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