Énième variation sur le thème « famille, je vous hais », Faire la peau est avant tout un cri. De rage, de colère, mais aussi de liberté, et d’amour. Dans ce récit autobiographique, Louise Chennevière s’attache à tuer symboliquement sa mère. C’est annoncé dès la première phrase : « J’ai toujours attendu la mort de ma mère. » (p. 11) Et puisque celle-ci n’arrive pas, il faut le faire avec d’autres armes – l’écriture et la littérature.
Faire la peau retrace avec minutie et précision l’enfance de l’autrice, sa vie aux côtés de sa mère, femme fantasque, genre bobo désargentée, rock’n’roll, fêtarde, séductrice, portée sur la coke et la bouteille, aimant les grandes tables et la famille choisie. Les multiples violences psychologiques qu’elle lui inflige, entre sautes d’humeur, fille-trophée à exhiber, et chantage affectif, sont décrites par le menu. Cela donne un livre très dur, très violent dans son propos car de l’ordre de l’insoutenable. Pourtant, le texte possède une force entropique qui entraîne la lecture, et les longues phrases de Louise Chennevière nous emportent, nous heurtent aussi, avec leurs virgules si particulières, et on continue à lire malgré tout jusqu’au point pour reprendre sa respiration.
J’imagine qu’il y a quelque chose d’intenable d’un point de vue moral, dans ce que je suis en train de faire, mais ce que j’ai découvert c’est que la morale ne m’a jamais aidée à vivre, alors, il faut bien essayer autre chose et cela sûrement ne peut se faire sans perte et fracas. Car il ne s’agit pas seulement de moi mais aussi de ce qui pourra advenir, et je sens déjà, mes gestes plus amples, plus généreux, je suis déjà, plus poreuse au monde et plus à même d’y agir, comme si les nœuds qui enserraient mon corps, un à un, se dénouaient, lentement oui, car ce n’est pas d’un coup comme ça, qu’on se sort de toute la merde que des générations ont patiemment accumulée au-dessus de nos têtes. (p. 178-179)
Bien au-delà du témoignage, ce livre s’interroge sur les origines de cette violence de la mère, héritée de sa propre mère, et née de la violence d’hommes. Alors elle réfléchit, parmi ses souvenirs qui affleurent : comment briser ce cycle de violences transmises, héritées, endossées, infligées ? Comment protéger les enfants à venir des névroses de leurs parents ? Et plus généralement, des adultes ? D’abord, en se réappropriant les mots, le langage, dont on sait qu’ils participent à faire le monde autant qu’ils le disent : cesser de (se) dire mère et fille, pour tordre le réel. Ensuite, imaginer, collectivement, individuellement, d’autres manières, plus égalitaires, de faire famille. Cela ne se fait pas d’un coup d’un seul, et ce livre apporte une première pierre : celle de s’autoriser à dire la violence d’une mère pour une fille, et celle pour la fille de riposter, fût-ce symboliquement. Il faut pouvoir dire cette image manquante, la fille matricide. Chennevière développait cette idée dans le numéro de juin de La NRF, relisant Électre, de Sophocle, à l’aune de Jung et Sylvia Plath. C’est d’ailleurs un peu ce qui m’a manqué ici : elle cite en passant Maggie Nelson et Nelly Arcan, mais j’aurais aimé beaucoup plus. Un prochain livre, peut-être ?
Sylvia Plath toujours dans son journal se demande où elle pourrait trouver une mère, une femme capable de lui apprendre à le devenir. Son souhait, c’est celui d’une transmission vivante et vécue entre femmes qui ne serait absolument pas dépendantes des liens du sang, il appelle une nouvelle manière de faire famille qui reste encore à inventer, et une maternité comme une position dans le réel conférée non pas par l’acte biologique d’engendrer, mais par l’épreuve d’un sentiment. C’est dire que mère serait le lieu de rayonnement de l’amour, mais un amour absolument décorrélé de l’engendrement. Ce qui ne veut pas dire qu’une femme ne pourrait pas aimer celleux qu’elle engendre, non, mais seulement que l’amour peut concerner toute chose et tout être, et qu’il n’a pas besoin de l’événement biologique pour advenir. C’est dire que la famille, la maternité, la filiation peuvent être libérées, et que le cycle de la violence peut être interrompu. C’est peut-être l’un des derniers endroits de liberté à gagner, pour qu’Électre n’ait plus à se lamenter jour et nuit et désirer une mort qui, seule, pourrait la libérer. (« Le complexe inachevé d’Électre », La NRF, n° 665, juin 2026, p. 81)