Chantal Thomas réunit et augmente des chroniques données au journal Le Monde à l’été 2024 sur six femmes dont la vie a été changée par la rencontre avec la Riviera et Nice, qui, avant d’être le théâtre du psychodrame psychanalytico-politique au long cours entre Christian Estrosi et Eric Ciotti, est bien sûr la ville de Chantal Thomas. Elle était déjà au cœur de son Journal de nage, et on ne peut que voir un autoportrait en négatif à travers les vies de Sophie Cruvelli vicomtesse Vigier, la reine Victoria, Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Colette, et Jackie, sa mère, personnage inoubliable de Souvenirs de la marée basse et De sable et de neige. Des femmes libres, des deux derniers siècles, qui se battent contre les injonctions de leur temps et leur statut qui les atteignent dans leur chair. En introduction, elle parle de l’été, et soudainement je suis sur ma plage normande ensoleillée à relire toute l’œuvre de Chantal Thomas :
Pour moi, l’été est sous le signe de l’eau, en continuité avec ces mois de vacances si merveilleusement longs qu’ils se refermaient sur nous tel un bonheur sans menace extérieure. La rentrée, l’école avaient perdu toute réalité, chaque matin se vivait avec sa trajectoire directe vers la mer comme devant se répéter identique à l’infini. Dans ma mémoire, il reste très peu de ce qui précédait l’arrivée à la plage. L’instant d’enlever ses espadrilles, d’enfoncer les pieds dans la fraîcheur du sable et de courir vers l’eau a tout recouvert. Le bel été est un temps immobile, une ivresse de sensation, une insouciance du lendemain. (p. 10)
Aucun‧e écrivain‧e n’incarne mieux une saison que Chantal Thomas l’été, le soleil et la mer. En la lisant sous le soleil frais de mars, j’ai envie de me baigner et nager. On retrouve dans ces portraits tout son art littéraire : en un paragraphe, elle compare les mouettes aux femmes du monde du XIXe.
Les mouettes se réfugient vers la terre, elles tournent en larges cercles, des cercles de blancheur, irréguliers, ouverts sur l’imprévisible. J’adore aussi les regarder marcher. Elles traversent les allées à pas comptés, le col dressé, avec un léger dandinement. Il y a une disproportion entre leur tête minuscule et ce (relativement) volumineux corps de plumes qu’elles entraînent avec elles, un peu comme les élégantes du XIXe siècle, aux jupes greffées d’un renflement à la chute des reins par l’effet de la « cage de tournure », ou « faux-cul », reste de la crinoline destinée à accentuer la finesse de leur taille. Mais les mouettes, à la différences des élégantes parées pour êtres vues, vont sans but et m’ignorent. Elles posent leurs fines pattes avec une extrême délicatesse, sans jamais baisser la tête pour se soucier du sol. Elle marchent avec sûreté, mais on sent bien que l’air est leur élément. (p. 21)
Je ne peux pas dire que ces portraits m’aient captivé ou enchanté, comme j’ai pu l’écrire d’autres de ses livres, mais ceux de Colette et sa mère sont particulièrement inspirés et touchants. Chantal Thomas a la grâce, et la bonté de nous la faire partager dans ses livres. Dans son portrait de Colette, elle cite sa recette du « poisson au coup de pied », dans laquelle Colette explique que la cuisine a tout à voir avec la sorcellerie. Comme leurs littératures, évidemment.
Vous n’en êtes pas encore à la maîtrise de l’homme du Dom, l’homme de qui l’on ne voit que l’ombre sur le feu, le bras noir armé du balai aromatique, le bras noir sans cesse humectant, aspergeant, retournant le poisson sur le gril pendant… Pendant combien de temps ? L’homme noir le sait. Il ne mesure rien, il ne consulte pas de montre, ne goûte pas, il sait. C’est une affaire d’expérience, de divination. Si vous n’êtes pas capable d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler de cuisine. (p. 141)