Fontamara
7.4
Fontamara

livre de Ignazio Silone (1933)

Toujours dans cette riche veine de la littérature de l’entre deux guerres, Fontamara nous fait cette fois voyager en Italie, au milieu des cafoni, ces paysans pauvres des Abruzzes. Dans ce village fictif de la Marsica, dominé par les montagnes entourant l’ancien lac Fucin, les mêmes saisons, les mêmes travaux et la même misère semblent se répéter de père en fils. Silone choisit de raconter la naissance d’une dictature à hauteur d’homme, dans un langage simple et presque oral.


Les Fontamarais connaissent à peine les lois, parlent surtout leur dialecte et vivent loin des grandes voies de communication. Ils se préoccupent peu des régimes qui se succèdent puisque, comme dans Le Guépard, « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change » : les noms changent, mais les impôts, les dettes et les maîtres restent. Ils doivent déjà lutter contre une terre ingrate pour survivre lorsque le fascisme parvient à rendre leur condition encore plus misérable.


Son emprise se resserre progressivement autour d’eux. Un document signé sans être compris permet de détourner le ruisseau qui irrigue leurs champs. La police, les chemises noires, les notables, les avocats et une partie de l’Église se rangent du côté de ceux qui possèdent déjà tout. La loi ne protège plus les faibles. Elle devient une langue étrangère et une arme dont les puissants disposent pour donner une apparence légale au vol. Le fascisme n’invente pas l’exploitation des cafoni, mais il rassemble et renforce toutes les puissances qui vivaient déjà à leurs dépens.


Le roman provoque ainsi un sentiment de frustration et d’impuissance que je n’avais pas ressenti avec autant de force depuis Les Raisins de la colère. Les paysans tombent dans tous les pièges, se trompent parfois d’ennemi et finissent par se battre entre eux pour les quelques gouttes d’eau qui leur restent. Mais Silone ne les condamne pas comme des êtres naturellement incapables. Leur ignorance, leur isolement et leur manque d’organisation sont précisément les produits d’un système qui les maintient à l’écart afin de mieux les exploiter.


Berardo Viola incarne peu à peu la possibilité de dépasser la colère individuelle et les intérêts immédiats pour découvrir une forme de solidarité. À travers lui et l’évolution du village, Silone suggère plusieurs armes contre l’assujettissement : l’éducation, l’accès à l’information, la compréhension des lois, l’organisation collective et la capacité à parler en son propre nom. Il rappelle surtout qu’aucune résistance n’est possible lorsque chacun attend que l’autre fasse le premier pas ou cherche seulement à sauver sa propre parcelle.


Fontamara est donc un roman profondément didactique, mais jamais réduit à une démonstration abstraite. Silone montre concrètement comment une dictature s’installe en s’appuyant sur les intérêts des puissants, la pauvreté, l’ignorance et la division de ceux qu’elle opprime. Son écriture simple, parfois ironique et presque burlesque, rend la violence encore plus insupportable. Un grand roman antifasciste, traversé par une véritable soif de justice, qui montre autant les mécanismes de l’asservissement que les conditions nécessaires pour commencer à s’en libérer.

Gilead
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