Premier roman de Julie Soto, apparemment connue dans le monde de la fanfiction et lancée par Ali Hazelwood herself, Forget Me Not est une excellente romance, très bien ficelée. On sent bien l’influence d’Hazelwood : ennemies-to-lovers, émancipation du personnage féminin, figure du mentor toxique, humour discret, jeu sur les registres… On se trouve donc à Sacramento, où Ama (-ryllis, une fleur, il est beaucoup question de fleurs en des termes assez techniques), wedding planner indépendante, décroche le mariage d’une influenceuse avec une enfant du pays, qui pourrait propulser sa carrière. Malheureusement, elles insistent pour que les fleurs aient une place prépondérante dans leur mariage, et que le fleuriste soit Elliott Bloom, avec qui Ama a déjà travaillé et ne peut plus voir sans penser à ce qu’il s’est passé entre elle et lui…
Du classique, donc, mais j’ai justement aimé que Julie Soto introduise des petites variations dans ce canevas reconnaissable : narration alternée, certes, mais les chapitres d’Ama sont dans le présent et ceux d’Elliott dans le passé ; on découvre donc au fur et à mesure ce qu’il s’est passé, et de son point de vue à lui. L’ennemies-to-lovers, trope ultra-classique, est aussi légèrement twisté puisque chez Hazelwood, le love interest n’est constitué en ennemy qu’à cause de quiproquos et malentendus avec l’héroïne : ici, Elliott est certes un bookboyfriend typique (très très grumpy, pince-sans-rire et froid), mais c’est Ama qui lui a brisé le cœur et est donc, en fait, la « méchante ». Si le blocage vient, comme souvent, de la mère, l’aspect psychanalyse de comptoir n’est pas poussé et les personnages ont des failles qui leur sont propres. La peur viscérale de l’engagement d’Ama donne d’ailleurs lieu à de jolies phrases, assez poignantes, qui contrebalancent l’ambiance globalement feelgood du roman et instaurent un ton doux-amer maîtrisé :
L’âge n’a aucune prise sur lui. Il a désormais vingt-neuf ans, mais il a toujours eu l’air d’avoir vingt-neuf ans. Il a toujours été au seuil de quelque chose. Toujours à un cheveu de changer, sur le point de trouver sa voie. Quand j’avais vingt-deux ans, je pensais qu’on était adulte à vingt-six. À l’âge où on doit songer à souscrire sa propre assurance maladie. À l’âge où on sait sans doute ce qu’est du chou kale. Mais, à présent que j’ai bientôt vingt-six ans moi-même, je le regarde en me demandant si je lui ai gâché un an de sa vie. Il aurait pu être déjà installé. Il aurait pu avoir des enfants. (p. 117)
Il faut également mettre au crédit de l’autrice que l’enjeu intra-diégétique principal concerne un mariage lesbien, et que ce n’est jamais présenté comme un problème ou même une surprise pour qui que ce soit. Soto est vraiment maligne dans la construction de ses personnages : Elliott n’est pas qu’une masse de muscles, de tatouages floraux et de grumpiness (beaucoup d’anglicismes, pardon), et surtout Ama n’est pas un personnage parfait, et même, sur certains points, aimables. C’est intéressant et osé de faire de son héroïne principale une femme pathologiquement rebutée par l’engagement et obsédée par sa carrière (en fait, un homme hétéro). Une nouvelle autrice à suivre, donc. Chouette !