Plutôt qu’une critique, je livre ici mes commentaires et interprétation sur l’œuvre et son auteur.
Si vous ne l'avez pas déjà lue, attention SPOILERS.
Quelques recherches m’apprennent que cette œuvre littéraire, classée comme "roman champêtre" (s'intéressant au monde paysan), qui figure au programme - fixé par le ministère de l'Éducation nationale - de baccalauréat en France depuis 1965, est resservie en cette année 2026. Les motifs mis en avant sont les suivants : illustration de la vie rurale et des valeurs morales de son époque, exploration des thèmes de l'abandon, de la marginalité et des relations humaines, importance de cette œuvre dans la littérature française.
C’est oublier un peu vite que cette œuvre, présentée aussi comme une « peinture délicate des nuances de l'amour », fait implicitement la promotion de l'inceste entre un jeune garçon et sa mère adoptive, sous forme de fable campagnarde. « François le Champi » est d’ailleurs évoqué par Marcel Proust dans son écrit fortement autobiographique « À la recherche du temps perdu », où la mère du narrateur lui en fait la lecture au moment du coucher, lorsqu'il est enfant...
Rappelons que « François le Champi » a été adapté au Théâtre de l’Odéon à Paris par « George Sand » en 1849, soit un an après la parution du roman, histoire d’en renforcer ou d’en prolonger les effets sur le public ciblé (la bourgeoisie des salons). Plus récemment, il y a eu l’adaptation pour la télévision par Lazare Iglesis, en 1976.
Soulevons un coin du rideau théâtral et grattons le vernis sentimental de ce conte, dont l'avant-propos s'attache à conditionner le "lecteur civilisé" comme témoin d'une veillée rustique à la lueur des chandelles…
Regardons déjà du côté de l’auteur, sur lequel a coulé beaucoup d’encre. Il est écrit que « George Sand » serait le nom de plume de la Baronne Dudevant, née Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil, et (par son père), l'arrière-petite-fille du maréchal de France Maurice de Saxe, ça commence fort.
Passons aux photos de cette personne…qui hélas, et sans aucun doute possible, viennent casser le mythe : une bien triste figure aux traits lymphatiques, avec sur la tête une sorte de nid d’oiseau inversé en guise de coiffure, un nez aplati, des paupières lourdes sur des yeux globuleux et un regard morne. Quant à sa page wiki, il y a d’abord un portrait d’elle en peinture (avec fleurs dans les cheveux) pas super ressemblant : une tentative de « féminiser » un peu le personnage, d’atténuer le choc et ne pas faire fuir les quelques visiteurs téméraires ?
Il est également écrit que Jules Sandeau (1811–1883) était un romancier et ami/collaborateur de ladite Aurore Dupin, que les deux ont collaboré tôt dans leur carrière, et que l’un de leurs premiers écrits communs, signé « J. Sand », a contribué à une "confusion"...
Au vu de la biographie de George Sand, encore plus chargée que sa liste de prénoms et de noms, on rencontre une telle accumulation d’éléments brodés, de dissimulations et d'incohérences, que l’ensemble en devient indigeste et finit par desservir, voire décrédibiliser totalement cet auteur.
Pour ma part, je trouve tordu et pas très sérieux l’idée qu’une femme d’un statut social aussi élevé au départ, avec des revendications féministes, accepte de s’affubler du pseudonyme de « George », soi-disant pour faciliter la publication et la lecture par le public masculin de l'époque, et gagner accès à certains salons littéraires... Vouloir se faire accepter par un « milieu dominé par les hommes » en les prenant pour des dupes est une façon d’agir plus que discutable, avec un jeu douteux sur l'ambiguïté et l'androgynie.
Il a par ailleurs été observé par des critiques que la prise d’un pseudonyme littéraire est généralement liée à une contestation de la famille, pouvant aller jusqu’à une forme d’exécution de la figure paternelle.
On peut raisonnablement supposer que George Sand ait été un prête-plume masculin associé à l’image d’une très riche femme influente, afin de faciliter la propagation de certains messages sous couvert de revendications « sociales » et « féministes ». L’auteur derrière « François le Champi » (qui prétend défendre de telles causes) ne serait-il pas en réalité un agent perturbateur d’un ordre social bien établi ?
Sous ses allures de roman dit « champêtre » baigné de douce poésie rurale (que certains lecteurs qualifient de "gentillet" ou de "gnan gnan", sans aller au-delà), « François le Champi » m’apparaît surtout comme un instrument de propagande visant à altérer l’idée et la représentation de la famille traditionnelle, sa structure profonde, et promouvoir le schéma de la « famille recomposée » et d’une certaine « diversité ».
Dès le troisième chapitre, trêve de poésie champêtre et de sensiblerie : François passe d’une mère adoptive à une autre, de « la Zabelle » à Madeleine, moyennant la somme de dix écus. Avec Madeleine (qui est décrite comme jeune et très jolie, comme cela aide à faire passer certains messages) se produit un rapide « attachement » de François, un « enfant du péché » (comme on l’appelait autrefois) que l’on vend et que l’on achète, au gré du récit. Dans ce contexte, le statut de François n’est ni plus ni moins celui d’un esclave ballotté entre différents maîtres. Ainsi, au début du roman il devient l’esclave d’un meunier colérique appelé « maître Cadet Blanchet », puis celui de maître Vertaud, pour terminer enfin comme le serviteur languissant de Madeleine Blanchet (l’épouse puis veuve du meunier). Cette dernière elle-même dépeinte comme l’esclave de son meunier de mari (auquel elle est fidèle), qui lui, de son côté, ne se gêne pas pour s’afficher chez sa maîtresse. Forcément, il ne peut s’agir que d’un mariage malheureux et conforme au thème favori de George Sand, qui décrivait le mariage comme un statut proche de l’esclavage !
Dans le livre, François se montre docile et serviable ; il parle peu mais comprend tout malgré son air simple et même « niais ». Madeleine, qui a déjà un fils âgé d’un an (le petit « Jeannie » sur lequel je reviendrai), va faire de François (âgé de six ans) son deuxième fils. En dernier lieu, bien que ni vraiment amoureuse ni vraiment maternelle, la veuve Madeleine va devenir l’icône féminine incestueuse avec son fils adoptif.
Par ailleurs, « François le champi » s’inscrit dans la lignée des romans populaires du XIXe siècle qui font de l’enfant trouvé le fils ou la fille d’un aristocrate, tantôt malmené par la vie, puis aimé par des personnages au cœur honnête. Ainsi, via le curé qui l’en informe, François devient le bénéficiaire d’une petite fortune léguée par sa mère biologique anonyme et soudain prise d’un élan d’affection, de générosité...ou de remords ? On n’en saura pas plus, sauf à qui François va faire profiter de ce don (devinez). À propos du terme « champi » (= un enfant trouvé dans les champs), il convient ici de rappeler qu’un certain nombre de ces bébés abandonnés étaient de la progéniture de riches qui avaient « fauté » et craignaient le scandale. En effet, à cette époque l’avortement était un crime et le divorce était interdit. Ainsi, dans les villes, l’enfant illégitime (ou « bâtard ») était souvent déposé à l’entrée d’une église, tandis qu’à la campagne c’était dans les champs. Les enfants confiés à l’hospice pouvaient être ensuite adoptés par une famille ou une personne qui acceptait de les prendre en charge pour quelques sous.
On peut remarquer que dans « François le Champi », la man-œuvre littéraire opère à plusieurs niveaux :
- brouiller sciemment les lignes entre masculin et féminin et inverser le schéma classique du vieux barbon qui épouse la jeune donzelle
- la castration du mâle : le personnage du fils naturel de Madeleine est affublé du prénom nettement plus féminin que masculin de « Jeannie ». Ce dernier, en plus d’être décrit comme pas très fort, est vite éclipsé et mis en arrière-plan du récit. En revanche il est dépeint comme heureux d’être avec / de retrouver son grand frère adoptif qui prend la place de son père naturel, ainsi que possession du logis familial (c’est fou comme ce genre d’acceptation se fait facilement dans une fiction !). Il n’y a pas non plus d’indication si Jeannie approuve ou désapprouve l’issue finale (comme c’est pratique !).
- escamotage de l’opinion publique : que pensent la société, les villageois...de l’issue finale dans cette histoire ?
- renforcer le mythe selon lequel plus on travaille dur, plus forte en est la récompense
- fantasme et dévotion sans limite (jusqu’à la nausée) envers la figure maternelle comme seul amour exclusif
Il eût été pourtant plus crédible, sain et naturel que François épouse Mariette, la jeune et jolie sœur du meunier Cadet Blanchet, mais non. Comme par hasard, cette dernière s’avère trop frivole pour François, qui ne voit que par sa môman chérie adorée, sa sainte Madeleine ! Auparavant, François avait aussi refusé d’épouser Jeannette, la fille de Maître Vertaud, pourtant décrite comme un très bon parti, mais là non plus, rien.
« François le Champi » fait donc fi de la très grande majorité d’hommes qui préfèrent être en couple avec une partenaire plus jeune et féconde… mais plus grave encore, il fait fi également du Code de droit canonique (ainsi que du droit civil français).
Sous couvert de morale bourgeoise chrétienne et d’éducation morale au Bien, ce roman sur l'enfance veut faire du personnage principal l’esclave comme mâle idéal. Celui qui, de sauvé, devient sauveur, s’élève intellectuellement et financièrement, malgré les obstacles et le milieu pauvre dont il est issu, grâce aux deux seuls livres à sa disposition dans le moulin : le saint Évangile et un raccourci de la Vie des Saints…
Oui-da (comme on disait jadis). Cette « fable » malsaine et enrubannée est hautement promue en France par l’Éducation Nationale. Cherchez l’erreur.
Et le bon mot de la fin : à une époque on mettait George Sand en pantalon ; actuellement le gouvernement français veut la mettre au Panthéon. C'est ça, le sens des priorités !