Ma critique complète (attention spoilers importants) : https://sospoilogie.wordpress.com/2025/10/28/hommages-de-julien-perez-2025/
Comment faire le portrait d’un homme insaisissable ? Gobain Machin, artiste contemporain reconnu, a disparu en montagne depuis un bon mois. Ses proches finissent pas se résigner à le considérer comme mort. Ils se réunissent une dernière fois, pour lui rendre un ultime hommage. A travers cette idée très simple, Julien Perez dresse le portrait d’un artiste de manière kaléidoscopique. Chacun apporte par petites touches, parfois contradictoires, une anecdote, un souvenir, une pensée, sur le disparu. Il s’agit donc de courts chapitres (entre 3 et 6 pages) dits à la premiere personne par des locuteurs différents : une ex amoureuse, le père de Gobain, sa tante, un cousin, des amis d’enfance ou d’aujourd’hui, des galleristes, des peintres, des collectionneurs, des assistants, etc. L’ensemble forme un portrait cubiste, pour tenter de cerner cet homme difficilement définissable. A travers ce dispositif, l’auteur dresse à la fois le portrait d’un homme sans qualité et du petit monde de l’art contemporain, sans méchanceté mais sans concession.
Un jeu assez virtuose avec la langue et la structure
On pourrait penser que cette forme originale puisse finir par lasser, pourtant je trouve que Julien Perez arrive à rendre intéressant presque tous les hommages. Il y a un côté systématique au départ, quand les personnages se présentent (“je suis le cousin de Gobain et je voulais vous dire que…”) mais on finit par s’y habituer. Il y a un jeu évident à construire le puzzle pour l’auteur et à le reconstituer pour nous. On se perd parfois dans les prénoms, mais c’est également un plaisir de faire des liens sans être pris par la main par un récit linéaire. Parfois, on retourne quelques chapitres en arrière pour s’assurer qu’on a bien compris de qui telle personne parle dans son hommage. L’auteur donne une voix à chaque personnage de son roman, sans trop appuyer les différences stylistiques. Il aurait pu tomber dans la caricature, en forçant le trait, ce qu’il fait par exemple avec le personnage du journaliste qui coupe sans cesse son hommage d’un brelan de mots (“vitesse. Style. Intelligence”). Le père, par exemple, à un style à la Alain Bashung. Le cousin ou la tante ont également une voix reconnaissable. Mais, comme la plupart des intervenants viennent du même monde, ils ont tous plus ou moins la même langue. Certains racontent des choses très pragmatiques, d’autres leurs pensées sur Gobain et d’autres révèlent leurs rêves ou leurs peurs. Certains hommages sont plus longs que d’autres, comme cette longue diversion d’une amie archéologue qui raconte ses débats avec Gobain sur l’interprétation de l’art pariétal, Perez s’amuse à inventer une controverse académique dans le style de Jonathan Coe. De manière plus générale, c’est à Eric Reinhardt que j’ai beaucoup pensé à la lecture de ces longs monologues. il y a un style à la fois simple et recherché, une grande attention aux détails triviaux comme aux idées métaphysiques. Julien Perez excelle également à créer du malaise en quelques lignes, à la fois parce que Gobain était un homme malfaisant mais également parce que ses amis ne semblent pas toujours complètement bien dans leurs bottes. Par exemple, lorsque son amie Kim pense le voir dans la rue, entre dans une boutique, puis une autre est un passage très malaisant, où on comprend bien que le monde s’écroule sous les pas de l’amie.
Portrait cubiste de l’artiste en enfant gâté
Qui était Gobain Machin ? Un homme sans qualité, semble-t-il. Julien Perez fait le portrait attendu de l’artiste contemporain, à la fois sur de sa puissance intellectuelle mais fragilisé par sa conscience d’être un imposteur, génie reconnu par certains et baudruche dégonflée par d’autres. Gobain a surtout laissé de mauvais souvenirs à tous ceux qui l’ont cotoyé et qui ne planent pas dans ses hautes sphères : le cousin harcelé, l’ami d’enfance ghosté du jour au lendemain puis humilié, l’assistant exploité, etc. Gobain fonctionne à l’humiliation, n’hésite pas à marcher sur les autres pour monter et ne semble pas être quelqu’un de particulièrement généreux. Ça ressemble au cliché de l’enfant gâté artiste contemporain, mais ce portrait semble assez cohérent et pertinent malgré tout. Entre relations intéressées et relations sincères, il est parfois difficile de trancher et le dispositif narratif du portrait raconté par plusieurs points de vue est assez bluffant pour comprendre cela. On pense à Anatomie d’une chute, Citizen Kane bien sur, Jackie Brown ou Rashomon dans ce processus de décrire une situation ou un portrait par une accumulation de points de vue particuliers. Le bar d’une amie de Gobain s’appelle d’ailleurs le Rashomon pour ceux qui n’auraient pas saisi le clin d'œil. En plus d’apporter une acuité moderne au portrait, ce dispositif narratif crée également un rythme très agréable.
Splendeurs et misère de l’art contemporain
Le roman propose par la bande une description du petit monde de l’art contemporain, avec les artistes, les galeristes, les collectionneurs ou les journalistes. Ce petit monde, ce que Bourdieu appelle un champ est assez bien décrit par Julien Perez qui semble bien le connaître, même s’il est plutôt issu du milieu de la chanson française. L’auteur s’amuse beaucoup à inventer les œuvres de son personnage principal. Il s’agit d’installations assez théoriques. On a du mal à comprendre la cohérence de son oeuvre, à en cerner le génie ou l’esbrouffe. Même dans la description des œuvres, j’ai pensé à la plume d’Eric Reinhardt. Quelques oeuvres sont malgré tout assez intéressantes et marquantes : le terrier oculaire qui est une exposition au Palais de Tokyo dans laquelle des acteurs amateurs déclament les textes que Gobain a écrit sur une cinquantaine d’oeuvres artistiques qu’il place dans son panthéon personnel ; il y a aussi ces micros qu’il a placé dans la maison d’un couple de collectionneur pour montrer à quel point ils sont insupportables, racistes et méchants en privé, oeuvre achetée par les collectionneurs eux-mêmes ! Cette description d'œuvres rigolotes et conceptuelles m’a fait penser au livre La famille Fang de Robert Wilson. Gobain a disparu alors qu’il semblait en difficulté pour inventer sa nouvelle exposition : une exposition dans une exposition. Les proches de Gobain se mettent d’accord sur le fait que leur ami était devenu fou avant de disparaître, il pensait que la vie se passait sous terre, dans un terrier, que le monde allait disparaître comme les minerais. Sa dernière exposition à Aubervilliers sur un peuple caché de manière souterraine m’a fait penser à Us de Jordan Peele et à son monde de doubles prêts à remplacer les terriens !
Au milieu du livre, le dispositif évolue. A force de confronter les points de vue, une vérité commence à apparaître et certains intervenants prennent la parole une deuxième fois pour préciser leurs paroles ou revenir sur ce qu’ils ou elles avaient omis de raconter. L’histoire avance progressivement et le récit gagne en efficacité narrative ce qu’il perd en style. La fin du livre devient même du théâtre, avec de courts dialogues et des didascalies, lorsque les proches se demandent s’ils ne sont pas les victimes de la dernière installation de leur ami, qui joue avec eux comme avec des jouets en résine (FRANCIS - Est-ce que tu penses que c'est récupérable? LYDIA - Je ne sais pas, elles sont bien amochées. Ana, prenez des photos et demandez un devis chez Drouot.”) Tant de bruit, de monologue, de paroles, de théories, d’anecdotes, de conjectures, d’analyses se terminent dans un grand silence de mort.