Ibn est un mot que j’ai souvent entendu plus jeune, un mot qui signifie l’appartenance. Il veut dire « fils de » en arabe. Ibn, c’est d’abord sous cette appellation que nous faisons connaissance avec Issa, dont nous n’apprendrons le prénom que vers la fin, comme pour marquer un passage, une déchirure, une fin inéluctable.
Si Ibn perd ses repères avec la mort de sa mère, il a déjà fait l’expérience douloureuse de la perte à l’âge de six ans, lors du décès de son père. Mais cette disparition, bien qu’elle ait ancré en lui des souvenirs vivaces, n’est pas comparable à celle qu’il ressent en découvrant sa mère morte. Il refuse cette séparation, à la fois définitive spirituellement, mais aussi physiquement. Il refuse que le corps de sa mère soit rapatrié dans son pays d’origine, comme ce fut le cas pour son père. Il décide de garder le silence et d’organiser seul son enterrement, selon les rites de la religion musulmane.
Ibn connaît peu de choses de l’islam, qu’il pratique davantage par héritage, par transmission, par respect pour sa mère, sans en comprendre pleinement les fondements. Désormais, il doit l’habiter. Il doit faire « comme il faut », pour elle. Cette urgence transforme sa foi en refuge fragile, en espace de dialogue intérieur.
Au fil des pages, j’ai ressenti la douleur de la perte, la panique, le rejet, et je me suis mise dans la peau de cet adolescent de quinze ans dont la seule famille se trouve à plusieurs milliers de kilomètres. Comment faire face ? Je me suis imaginée mes enfants… Et c’est là toute la force de ce roman, qui transcende les barrières : chacun peut se projeter dans cette douleur.
Le récit se déroule sur quelques jours, du mardi au vendredi, et s’articule autour des cinq prières quotidiennes de l’islam, à des moments précis de la journée.
Ce choix narratif, particulièrement fort, installe un huis clos étouffant entre Issa, le corps de sa mère et Dieu, qu’il supplie et invective à la fois. La prière donne un rythme, un cadre, un langage de substitution. Issa parle à Dieu parce qu’il n’a plus personne à qui parler. Il cherche une présence là où tout est vide.
Le mot ibn, « fils de », prend ici une dimension à la fois intime et sociale. Issa est terrifié à l’idée de ne plus appartenir à aucune lignée. Dans une société qui peine à reconnaître certains de ses enfants, il redoute aussi d’être exclu d’une communauté musulmane qui pourrait bien être la dernière famille qu’il lui reste. Le roman parle ainsi de filiation, de foi, mais aussi de reconnaissance sociale : être vu, être nommé, être pleuré, ou pas.
L’autrice parsème son récit de recommandations filiales qu’Issa n’écoutait autrefois que d’une oreille distraite et qui, aujourd’hui, le raccrochent au vivant.
La plume d’Asya Djoulaït est sobre, tendue, portée par des mots simples. Elle se glisse dans la peau d’Issa et nous fait vivre son quotidien, ses peurs, ses espoirs, sa quête. Dans une langue accessible mais chargée de sens, capable de dire la panique, l’amour et l’égarement spirituel sans jamais forcer l’émotion, elle nous fait ressentir pleinement le désarroi de son personnage, ses pensées et ses souvenirs.
Ce qui frappe dans Ibn, c’est la manière dont Asya Djoulaït évoque la religion musulmane sans jamais tomber dans le discours théorique. L’islam y est vécu, transmis de façon imparfaite, traversé par des silences, des malentendus, des approximations. Il n’est ni idéalisé ni condamné : il est un héritage, avec tout ce que cela implique de poids et de projections. La question n’est pas « croire ou ne pas croire », mais comment croire quand on est seul, quand on est encore un enfant, quand on a peur de ne plus être le fils de quelqu’un.
L’idée même de l’intrigue éclaire cette dimension politique. Asya Djoulaït s’est inspirée d’une scène vécue dans sa salle de classe après l’assassinat de Samuel Paty, lorsqu’une élève lui confie : « Il n’y a pas eu de silence quand ma mère est morte », et qu’un camarade ajoute : « Y a pas d’silence pour les gens comme nous ». Cette phrase traverse Ibn de part en part. Le roman interroge ce silence imposé, ce deuil invisible, cette hiérarchie des vies et des morts.
Ibn est un roman profondément humain. Un livre sur le deuil, mais surtout sur l’amour filial, la transmission, et la difficulté d’être « fils de » quand les repères s’effondrent. C’est aussi un texte sur la foi, sa fragilité, loin des caricatures et des discours figés, et sur l’enfance confrontée trop tôt à l’absolue perte de sens.
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