Je ne connaissais pas Trevanian quand j'ai mis la main, par hasard, sur ce roman ; je ne savais donc pas du tout à quoi m'attendre.
C'est peu de dire que j'ai été séduit d'emblée, non tant par l'intrigue elle-même — qui s'avèrera finalement assez sobre, voire attendue — que par la narration.
Il est certainement difficile de restituer le style d'un auteur dans le cadre d'une traduction : celle-ci m'a paru de très bonne facture, tout est fluide, avec une dose d'ironie et de distanciation sans doute caractéristique de l'auteur.
Mais au-delà du style, c'est la façon dont le récit est mené qui m'a marqué. L'action est en 1898 soit, disons, les derniers feux du Far West. Dans les premières pages, nous faisons la connaissance du protagoniste le plus important — je n'ose écrire le "héros" — , Matthew, un jeune homme mystérieux dont le lourd passé ne nous sera dévoilé que bien, bien plus tard. Il débarque dans la petite ville de Twenty-Mile, proche d'une mine d'argent, et où les mineurs viennent une fois par semaine dépenser leurs gains en alcool et en filles.
Deux pages suffiront ensuite à nous présenter les principaux habitants de Twenty-Mile, qu'il serait inutile d'énumérer ici, sauf à dire qu'ils correspondent à des archétypes : le patron du bar-bordel, le propriétaire d'un magasin général, la matrone qui gère l'hôtel-restaurant...
Le jeune homme cherche du travail et accepte tous les petits boulots possibles, avant tout pour s'intégrer semble-t-il à la société locale.
Pendant ce temps un dangereux criminel, accompagné de deux sbires, parvient à s'évader du pénitencier de Laramie. Entendant braquer les revenus de la mine, il jette son dévolu sur Twenty-Mile. Le récit devient alors celui de la prise en otage de cette petite ville et de ses habitants par ce tueur psychopathe, du nom de Lieder.
Pas la peine d'en dire trop. L'art de Trevanian consiste en une narration épurée, assez simple finalement, autour de cette trame qui n'est pas nécessairement le sujet central du livre. Ledit sujet central serait plutôt, me semble-t-il, la question de savoir ce que cet épisode douloureux révèle de l'humanité de chacun des personnages, leur audace, leur lâcheté, les accommodements face aux évènements.
Qu'en ressort-il ? Choix curieux, l'auteur termine par une petite présentation biographique des personnages, allant au-delà de l'action ; je veux dire par là — de façon ampoulée désolé je suis comme ça aujourd'hui — qu'il nous raconte ce qu'ils vont devenir, ce qu'ils feront du reste de leurs vies — pour ceux qui survivent.
L'évolution de Matthew sert de fil rouge à l'histoire. On le verra péter quelque peu les plombs, puisqu'il finira par se prendre pour le personnage principal d'une série de romans héroïques qu'il a dévorés, plus jeune, et qui développent une certaine mythologie de l'Ouest.
Or la réalité est bien plus prosaïque.
Plutôt que de dépeindre la fin de la ville de Twenty-Mile, désertée petit à petit par ses habitants, l'intrigue entame des dégagements vers l'essor du capitalisme, mettant fin à l'imagerie du western, ou la montée d'une forme de racisme et de nationalisme assez répugnants.
Un vrai roman, et pas seulement un polar. Un auteur inconnu de moi, auquel je prêterai désormais attention. Et le souvenir d'un récit tout en finesse, bâti autour de personnages attachants.
Une réussite.