L'épais ouvrage "Ceux de 14" publié chez Omnibus, minutieux compte-rendu de Maurice Genevoix de ce qu'il a vécu sur le front de 1914 à 1915, comporte aussi trois romans dont Jeanne Robelin.
C'est, je crois, la première œuvre romanesque de Genevoix, écrite en 1920. Grièvement blessé puis réformé dès 1915, Genevoix n'a jamais cessé de témoigner de l'enfer des tranchées où il a vu ses camarades tomber autour de lui. Mais son retrait du théâtre des opérations lui a montré aussi la vie des civils à l'arrière, avec leurs lots d'angoisses, de privations, d'ambiance mortifère.
Dans ce court roman, Genevoix fait le beau portrait de cette femme, jeune épouse d'un chef d'entreprise, transformé en sergent pour l'occasion, qu'elle accompagne à la gare d'une ville située à proximité d'Orléans, début août 1914. L'atmosphère est à la joie et à une certaine fierté chez les bidasses car "ils ne feront qu'une bouchée de l'ennemi, une simple affaire de 8 jours," … n'empêchant pas une angoisse diffuse chez les épouses qui se sentent exclues de la "fête" à venir. Et puis les mois passent, les trains de blessés ne cessent de descendre sur Bourges … Jeanne s'offre en bénévole pour rencontrer des blessés, pour tricoter avec d'autres femmes, pour apporter des fruits aux soldats de passage, pour etc …
"Eux qui avaient vu la guerre, qui avaient osé l'affronter et dont la chair maintenant saignait …"
Chez elle, l'atmosphère est à l'incompréhension avec le beau-père qui fanfaronne. Pire, une permission du mari se traduit par une série de malentendus. Et peu à peu, Jeanne se sent si seule, si déboussolée qu'une courte idylle va se créer avec un blessé. Jeanne ne sait plus vraiment où elle en est, jusqu'à ce que la raison et le devoir l'emportent enfin vers une voie plus sûre …
À travers ce très beau portrait, poignant, Genevoix témoigne de cette difficile vie civile à l'arrière, où il faut suppléer l'absent et continuer à vivre et élever les enfants, dans la terreur de la visite du premier magistrat de la commune.