Dieu soumet le Job de Joseph Roth à l'épreuve d'être humain. En ce sens il est plus un simple homme qu'un homme simple. Il connaît ainsi l'affliction de la mort et de la maladie, mais cette affliction n'occupe qu'une partie congrue du roman. Pour le reste il a surtout à supporter la douleur que procure le malheur ordinaire, ce malheur que chacun reconnaît aussitôt pour être le sien. Celui de voir ses enfants devenir progressivement des étrangers. Celui du désir qui s'étiole face au flétrissement de la beauté avec l'âge. Celui d'être sans arrêt ramené à soi par la misère, jour après jour, heure après heure. Cette vie qui ressemble à un maigre bout de viande trop cuit et plein de nerf oblige à une éthique de la résignation. C'est comme ça. On ne peut rien y faire. Dieu l'a voulu ainsi. Le temps est un interminable périssement. Pourtant si je peux tolérer de me laisser porter par son fleuve à l'eau infâme, la mort de l'autre me reste insupportable. Quand cette dernière survient, arrive le temps de la révolte. Dieu n'est pas seulement injuste. Il se plaît à semer l'injustice. Sa cruauté est sans limite. Peut-on honorer un tel maître ? Pourquoi s'abaisser à servir celui qui ne nous récompense que de brimades ? A compter de là, la vie perd tout intérêt, puisqu'elle est sans espoir. Mais dans certains circonstances exceptionnelles, un miracle survient qui opère une réconciliation. Un miracle ! Qu'est-ce ? Seulement ceci : la possibilité donnée à la vie d'un être de s'accomplir pleinement en explorant tout son potentiel vital, malgré la pesanteur du malheur. Un bourgeon abîmé par le gel fleurit et devient fruit. Un garçon malade guérit, devient homme et se réalise en tant qu'artiste...