Plusieurs siècles après que la magie eut disparu d’Angleterre, des érudits poursuivent l’étude de son histoire. En 1806 à York, dans le nord de l’Angleterre, certains d’entre eux découvrent avec stupéfaction l’existence d’un magicien, Mr Gilbert Norrell. Grâce aux articles consacrés au sort que Mr Norrell a lancé sur les statues de la cathédrale d’York, celui-ci peut assouvir son ambition : proposer son aide au gouvernement et mettre la magie au service des intérêts de l’Angleterre. Une fois à Londres, pour intégrer les cercles du pouvoir, Mr Norrell va ramener l’épouse du ministre Walter Pole d’entre les morts, quelques heures après son décès. La sensationnelle nouvelle de la résurrection de Lady Pole et donc du retour de la magie en Angleterre fait de Mr Norrell une personnalité célèbre et respectée, et sa contribution à la guerre contre Napoléon ne fait qu’accroître sa popularité. Pourtant, d’étranges événements commencent à se produire dans la maison de Sir Walter Pole, et son épouse ressuscitée semble sombrer lentement dans une forme mystérieuse de mélancolie. Peu après ces événements, Mr Norrell rencontre Jonathan Strange, qui se présente comme un magicien avide d’apprendre. Il devient l’élève de Norrell. Moins secret et plus sociable que son maître, Strange devient vite aussi populaire que lui, particulièrement après avoir assisté le Duc de Wellington dans sa campagne contre Napoléon au Portugal et en Espagne. Très vite, Norrell et Strange vont s’opposer sur le statut de la magie dans le monde moderne, en particulier son rapport à John Uskglass, le Roi Corbeau qui a jadis amené la magie du Pays des Fées, en conquérant le nord de l’Angleterre. En décidant de suivre sa propre voie, Strange va-t-il découvrir la source des enchantements qui lient son épouse Arabella à Lady Pole, ainsi que tous ceux qui approchent Mr Norrell ?
Il est très difficile de résumer un roman de près de 1.200 pages, sans trop en dire mais en tentant de lui faire honneur malgré tout. Jonathan Strange & Mr Norrell est composé de trois volumes. Le premier, intitulé « Mr Norrell », met en place le récit et la plupart des personnages. Il se caractérise par un rythme extrêmement lent, et un style suranné fait de subjonctifs et d’usages perdus (comme la forme adverbiale de « incontinent », par exemple). Cela peut dérouter, d’autant plus que l’hommage stylistique ainsi rendu à Charles Dickens et Jane Austen échappera probablement au lecteur francophone. On pourra être surpris par les interventions du narrateur anonyme, dont nous ne saurons jamais rien, et qui donne parfois son avis sur les personnages et leurs actes. Tout comme les nombreuses notes de bas de page (185 en tout) qui s’étendent parfois sur une page entière et qui constituent à elles seules une somme historique de la magie anglaise.
Les personnages sont pour la plupart fort peu attachants, aucun ne semble vraiment comprendre quoi que ce soit aux événements qu’ils subissent, la forme est ardue et l’histoire donne l’impression de se traîner sans but précis. Mais les dialogues sont souvent savoureux, et l’humour omniprésent même s’il est souvent déguisé en allusions typiquement anglaises. Ce premier volume laisse donc une impression mitigée, et le deuxième volume, intitulé « Jonathan Strange », démarre dans un style similaire. Toutefois, on sent que le roman trouve progressivement son rythme de croisière. La forme se fait plus légère, les événements se précipitent, le récit prend de l’ampleur, et ce volume se clôture sur un suspense surprenant.
C’est le troisième volume, intitulé « John Uskglass », qui fait de ce roman un véritable chef d’oeuvre. Il est très difficile d’en dévoiler quoi que ce soit sans gâcher tout le plaisir de la lecture, mais il faut souligner l’enchaînement haletant des rebondissements, les destins qui s’entrecroisent, les personnages qui se révèlent, et les nombreux moments inoubliables qu’offrent ce troisième volume. Il est très difficile de lâcher ce livre dans les 400 dernières pages, comme si les deux premiers volumes prenaient sens grâce au souffle épique qui soulève tout à coup le récit. Ce souffle ne fera que s’accroître avec une maîtrise remarquable jusqu’au dénouement final. S’il faut un peu s’accrocher dans les premiers chapitres du roman, la seconde moitié s’avère une expérience de lecture peu commune.
Jonathan Strange et Mr Norrell démarre comme une version adulte de Harry Potter scénarisée par James Ivory, et se termine dans un point d’orgue qui semble écrit par Tolkien. Ce livre a connu un grand succès public, a été acclamé par de nombreux auteurs majeurs et croule sous les distinctions, dont le prix Hugo du meilleur roman 2005, ce qui est d’autant plus remarquable pour un premier roman. Il a également été adapté pour la télévision par la BBC dans une mini-série de sept épisodes en 2015.