Dans la tête de Holden Caulfield – Adolescence, mode d’emploi
En 1945, J. D. Salinger publie l’une des œuvres les plus marquantes du XXème siècle et des plus lues encore aujourd’hui, qui donne la parole à un adolescent en difficulté, et qui fit scandale dans l’Amérique bien-pensante de l’époque.
Holden Caulfield, est un adolescent newyorkais de bonne famille, encore marqué par la mort de son petit frère, déprimé, pensionnaire dans un prestigieux collège. Il vient de se faire renvoyer, une fois de plus, quelques jours avant la fin du trimestre, à la veille des vacances de Noël. S’adressant directement au lecteur, il se sent en marge de cette promiscuité obligée avec d’autres étudiants avec lesquels il ne se sent aucune affinité. Il décide de quitter le collège et de rentrer à New York, et de trouver une endroit où rester quelques jours en attendant que la lettre du directeur de l’école arrive chez ses parents, et qu’ils aient eu le temps de digérer la nouvelle. On le suit, dans le train qui l’emmène à New York, dans le taxi, de l’hôtel miteux où il prend pension et où il se fait arnaquer et boxer par un proxénète, à la boîte de nuit où il passe sa nuit à boire et à fumer, de l’appartement de ses parents où il rend subrepticement visite en l’absence de ceux-ci à sa petite sœur, la seule personne qu’il adore et dont il se sent proche, à la visite qu’il fait à l’un de ses anciens professeurs qui accepte de l’héberger. Autant de situations et d’aventures tantôt tragiques et glauques, tantôt drôles et émouvantes, qui seront autant de prétextes à digressions sur la difficulté d’être à 17 ans dans un monde hostile.
Tout au long de son récit, Holden se montre déçu par le monde adulte. Il ne veut pas que les enfants grandissent, et perdent leur naïveté pour devenir des adultes. C’est toute la difficulté de grandir et la déception que lui inspire le monde adulte qu’il exprime. Un attrape-cœur, c’est ce que veut être Holden, faisant référence à un poème de Robert Burns :
« Tu connais la chanson ˝ Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles ˝ ? Je voudrais…
- C’est ˝ Si un corps rencontre un corps qui vient à travers les seigles ˝ […]
Là j’ai dit : « Je croyais que c’était ˝ Si un cœur attrape un cœur ˝. Bon. Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grand champ de seigle et tout. Des milliers de petits mômes et personnes avec eux je veux dire pas des grandes personnes – rien que moi. Et moi je suis planté au bord d’une saleté de falaise. Ce que j’ai à faire c’est attraper les mômes s’ils s’approchent trop près du bord. Je veux dire s’ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. C’est ce que je ferais toute la journée. Je serais juste l’attrape-cœurs et tout. D’accord, c’est dingue, mais c’est vraiment ça que je voudrais être. Seulement ça. D’accord, c’est dingue ». J. D. Salinger, L’attrape-cœurs, p 208.
Holden se raconte, comme s’il se confiait à un ami, ou à un psy, dans un style parlé, haletant, truffé d’exagérations, de comparaisons inattendues et saugrenues (le bar ˝chlingue comme cinquante millions de cigares refroidis˝), de tournures incorrectes, de mots d’argot, voire de gros mots même, bref, un langage d’ado. Cela rend la lecture très aisée, c’est comme si on écoutait un copain. C’est vivant et souvent drôle. Le style rend parfaitement la spontanéité et l’impulsivité de l’adolescence.
Camille Cauchie